La sécurité de l’approvisionnement énergétique redevient un sujet sensible en Europe, sur fond de tensions géopolitiques et de perturbations des routes commerciales. La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz alimentent les inquiétudes, même si la Suisse reste, pour l’instant, correctement approvisionnée.
Dans ce contexte, les réserves stratégiques helvétiques jouent un rôle central pour garantir la continuité des livraisons. Mais une particularité du système suisse suscite le débat: ces stocks ne sont, en principe, pas destinés à être partagés avec les pays voisins.
Des réserves stratégiques conçues pour un usage national
La Suisse dispose d’un système de stocks obligatoires couvrant plusieurs ressources énergétiques, dont l’essence, le diesel et le kérosène. Ces réserves sont constituées par les importateurs sous la supervision de la Confédération et visent à garantir l’approvisionnement du pays en cas de crise majeure. En situation normale, le marché fonctionne sans perturbation: les stations-service sont alimentées et le trafic aérien se poursuit.
Actuellement, malgré les tensions internationales, aucune rupture d’approvisionnement n’est signalée. L’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays indique que les aéroports suisses disposent de suffisamment de kérosène pour fonctionner jusqu’à fin mai 2026. Ce niveau de sécurité repose sur un mécanisme bien établi. En cas de pénurie, la Confédération peut libérer les stocks obligatoires afin d’alimenter le marché.
La réglementation prévoit que ces réserves couvrent environ 90 jours de consommation pour le kérosène. Pourtant, la situation actuelle révèle un écart. Les stocks disponibles ne représentent plus que 72 jours, soit environ deux mois et demi. Cette baisse s’explique par la forte reprise du trafic aérien depuis la fin de la pandémie de Covid-19, qui a entraîné une hausse rapide de la demande. Les volumes stockés n’ont pas encore été entièrement ajustés à cette nouvelle dynamique.
Malgré cette marge réduite, les autorités se veulent rassurantes. Le système reste fonctionnel et permet d’absorber des chocs à court terme. En cas de tension extrême, des mesures exceptionnelles pourraient être prises, notamment pour prioriser certains usages essentiels du carburant.
Une absence d’obligation de solidarité avec l’Union européenne
Contrairement aux États membres de l’Union européenne, la Suisse n’est liée par aucun mécanisme contraignant de solidarité énergétique pour les carburants. Les réserves nationales sont destinées en priorité à couvrir les besoins internes. Comme le rappelle Nicole Mathys, cheffe du domaine Énergie à l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays, la Suisse n’est pas soumise aux règles européennes en la matière, rapporte la RTS.
Dans l’Union européenne, un pays confronté à une pénurie peut demander l’aide de ses voisins, qui sont alors tenus de fournir une partie de leurs ressources. Un exemple souvent cité est celui de l’Allemagne, qui devrait soutenir un autre État membre en difficulté. Une telle obligation n’existe pas pour la Suisse, qui conserve une autonomie totale dans la gestion de ses stocks.
Une exception concerne toutefois le gaz. Un accord tripartite lie la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, permettant une entraide en cas de pénurie. Cette coopération vise à protéger en priorité les consommateurs dits sensibles, comme les ménages, les hôpitaux ou les services d’urgence. Aucune mesure similaire n’est prévue pour les carburants liquides.
L’absence de solidarité formelle ne signifie pas pour autant que la Suisse serait totalement isolée en cas de crise. Le marché des carburants reste ouvert, y compris aux acteurs étrangers. En théorie, du carburant mis en circulation à partir des réserves suisses pourrait être acheté puis exporté. Cette réalité souligne les limites d’un système national dans un marché énergétique interconnecté.
Le Conseil fédéral dispose d’une marge de manœuvre importante. En cas de pénurie sévère, il peut décider de prioriser certains usages, comme les vols de secours, les missions de lutte contre les incendies ou les opérations de recherche. L’armée, de son côté, n’est pas concernée par ces règles. Elle possède ses propres réserves, distinctes de celles gérées pour l’économie civile.
Dans un environnement international incertain, la stratégie suisse repose sur un équilibre délicat entre autonomie et ouverture. Les réserves stratégiques constituent un filet de sécurité solide, mais leur gestion soulève des questions sur la place du pays dans la coopération énergétique européenne.








