La Suisse se retrouve une nouvelle fois au cœur d’une affaire internationale mêlant finance, commerce pétrolier et sanctions économiques. Plusieurs sociétés établies sur le territoire helvétique sont accusées par les autorités américaines d’avoir participé à des opérations liées au pétrole iranien, permettant selon Washington de soutenir financièrement le régime de Téhéran.
Les accusations concernent aussi bien des activités de transport maritime que des investissements financiers ou des transactions bancaires. Si les entreprises visées contestent tout comportement illégal, les montants évoqués et la nature des soupçons attirent l’attention bien au-delà des frontières suisses.
Des sociétés basées à Genève et Zoug dans le viseur des États-Unis
Selon les autorités américaines, certaines entreprises suisses auraient joué un rôle dans un vaste réseau permettant à l’Iran de poursuivre l’exportation de son pétrole malgré les sanctions imposées par Washington. Ces activités auraient contribué à alimenter financièrement les Gardiens de la révolution islamique ainsi que la Force Al-Qods, deux organisations étroitement liées au pouvoir iranien.
L’un des dossiers les plus sensibles concerne Fractal Shipping SA. En 2022, cette société a repris la gestion d’une flotte d’une trentaine d’anciens pétroliers. À l’origine, l’entreprise était impliquée dans le transport de pétrole russe. Après le renforcement des sanctions occidentales contre Moscou, son directeur général, Mathieu Philippe, a créé une filiale à Dubaï.
Depuis juillet 2025, Mathieu Philippe ainsi que plusieurs sociétés liées à ses activités à Genève et à Dubaï figurent sur les listes de sanctions américaines. Washington estime que ces structures feraient partie d’un réseau spécialisé dans le transport de pétrole iranien.
Selon les informations des autorités américaines relayées par la RTS, ce réseau serait dirigé par Hossein Shamkhani, figure influente du secteur pétrolier iranien et fils d’Ali Shamkhani, ancien conseiller du guide suprême Ali Khamenei. Les États-Unis ont renforcé leurs sanctions contre ce réseau au printemps dernier, estimant qu’il joue un rôle central dans le contournement des restrictions économiques imposées à Téhéran.
Les enquêteurs américains s’intéressent également aux mécanismes utilisés pour réinvestir les revenus issus du commerce pétrolier. C’est dans ce contexte qu’apparaît le nom d’Ocean Leonid Investments AG, une société basée à Zoug.
Fondée par Mahdiyar Zare Mojtahed, présenté comme un partenaire commercial d’Hossein Shamkhani, cette structure opérait comme fonds d’investissement spécialisé dans les matières premières. En juillet, elle a été sanctionnée par les autorités américaines, qui l’accusent d’avoir investi des fonds provenant d’activités liées au pétrole iranien.
La société est aujourd’hui en liquidation. Depuis l’annonce des sanctions, tous les membres de son conseil d’administration ont quitté leurs fonctions. Ses bureaux à Londres et à Dubaï avaient déjà été fermés fin 2024 sur décision des autorités compétentes.
Alors que certaines structures du réseau ont disparu, d’autres continuent d’attirer l’attention des enquêteurs américains. Le département de la Justice des États-Unis a ainsi déposé deux actions civiles visant à récupérer plus de 15,3 millions de dollars qui auraient servi à financer un système illicite de distribution de pétrole iranien.
Ces fonds sont associés au groupe singapourien Wellbred, lui aussi présenté comme proche du réseau d’Hossein Shamkhani. Le groupe possède une filiale à Genève, Wellbred Trading SA. Selon des documents judiciaires américains, 7,6 millions de dollars auraient été transférés depuis un compte suisse vers Singapour via le système bancaire américain au mois de janvier, en violation présumée des sanctions visant l’Iran.
La banque MBaer accusée de blanchiment au profit d’organisations iraniennes
Les soupçons américains ne concernent pas uniquement le commerce pétrolier. Ils touchent également le secteur bancaire suisse à travers l’affaire MBaer.
Cette banque d’affaires zurichoise, fondée en 2018 par Mike Baer, arrière-petit-fils du fondateur de Julius Baer, a officiellement cessé ses activités en février dernier. Avant sa fermeture, l’établissement faisait déjà l’objet d’une surveillance accrue de la part des autorités helvétiques.
La FINMA a notamment relevé de « graves manquements systématiques » dans le respect des obligations liées à la lutte contre le blanchiment d’argent. Le régulateur évoque également des insuffisances importantes dans l’organisation interne de la banque et dans ses dispositifs de gestion des risques. Une procédure demeure en cours sous la responsabilité du Ministère public de la Confédération.
Les accusations formulées par les États-Unis sont encore plus lourdes. Selon le département américain du Trésor, MBaer aurait servi à blanchir des fonds pour le compte du Corps des Gardiens de la révolution islamique et de sa Force Al-Qods.
Le Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN), l’agence américaine chargée de la lutte contre les crimes financiers, affirme que plus de 60 millions de dollars auraient transité dans ce cadre. Son rapport mentionne également des opérations liées à des affaires de corruption au Venezuela ainsi qu’à des activités considérées comme illicites en lien avec la Russie.
Mike Baer rejette catégoriquement ces accusations. Dans une réponse transmise à l’émission Rundschau de la SRF par l’intermédiaire d’une agence de communication, il affirme que rien, au moment des transactions concernées, ne permettait d’identifier un lien avec l’Iran, des entités sous sanctions ou des activités terroristes.
Le fondateur de la banque estime ainsi que les conclusions du FinCEN sont infondées et conteste l’ensemble des allégations formulées à son encontre.
Cette affaire illustre les défis auxquels sont confrontées les entreprises et les institutions financières opérant dans un environnement mondial où les flux de capitaux, les structures offshore et les chaînes commerciales traversent de multiples juridictions.








