Le marché du travail suisse envoie des signaux de plus en plus difficiles à ignorer. Des grands groupes aux PME industrielles, les annonces de suppressions de postes se sont multipliées ces derniers mois.
La peur a désormais gagné les bureaux et les ateliers. Selon un sondage représentatif d’Employés Suisse, une personne sur quatre s’inquiète pour son emploi.
Les restructurations se multiplient dans presque tous les secteurs
UBS, Novartis, Sunrise, Takeda ou encore des entreprises industrielles moins connues du grand public, la liste des sociétés ayant annoncé des suppressions d’emplois s’allonge en Suisse.
Chez Siegwerk, à Bargen dans le canton de Berne, 100 postes doivent disparaître après la décision de transférer une partie des activités en Turquie. L’entreprise spécialisée dans les encres et les vernis veut réduire ses coûts. Pour les salariés concernés, le choc est d’autant plus dur que certains signes semblaient annoncer une période difficile : investissements limités et recours accru aux contrats à durée déterminée.
L’industrie est particulièrement exposée. La force du franc renchérit la production suisse pour les clients étrangers, tandis que les tensions commerciales et les coûts élevés grignotent les marges.
Les chiffres de Swissmem illustrent cette pression. Fin 2025, l’industrie tech suisse comptait 322 900 salariés, soit 6600 de moins qu’un an auparavant. L’organisation avait qualifié 2025 d’« année perdue », avec un chiffre d’affaires pratiquement stable et des exportations pénalisées notamment par le recul des ventes vers les États-Unis et la Chine.
Le début de 2026 a apporté quelques éclaircies. Les commandes ont progressé de 10,1% au premier trimestre et le chiffre d’affaires de 3,4%. Mais cette amélioration repose surtout sur les grandes entreprises et certaines branches très précises. Les PME industrielles, elles, ont vu leur chiffre d’affaires reculer de 1,8%.
Autrement dit, la reprise existe sur le papier, mais elle reste fragile. Et le phénomène ne touche plus seulement les chaînes de production. Selon une avocate spécialisée dans les restructurations interrogée anonymement par 24 Heures, les mandats liés aux réorganisations et aux licenciements auraient quadruplé en deux ans dans son activité.
Ses clients viennent désormais de secteurs très différents. Le point commun reste souvent le même : réduire les coûts.
L’intelligence artificielle ajoute une nouvelle couche d’incertitude. Après les emplois industriels soumis à la concurrence internationale et aux délocalisations, certains postes de bureau se retrouvent à leur tour questionnés par les entreprises.
Un salarié sur quatre commence à craindre pour son emploi
Cette succession d’annonces finit par peser sur le moral des travailleurs. D’après le sondage d’Employés Suisse, une personne sur quatre se dit inquiète pour son poste. Près de 29% des personnes interrogées ont récemment vécu une restructuration dans leur entreprise. Plus frappant encore, un salarié sur dix pense pouvoir perdre son emploi au cours des douze prochains mois.
Les statistiques du chômage montrent elles aussi un marché du travail moins confortable qu’il y a encore quelques années. En juin 2026, la Suisse comptait 137 751 chômeurs inscrits, selon le Secrétariat d’État à l’économie. Le taux de chômage a certes reculé à 2,9%, contre 3% en mai. Mais sur un an, le nombre de chômeurs reste en hausse de 10 874 personnes, soit 8,6%.
En mai déjà, le SECO recensait 140 275 chômeurs, soit 12 331 de plus qu’un an auparavant. Le nombre de demandeurs d’emploi atteignait 225 475 personnes et progressait de 9,5% sur un an. Le malaise ne vient donc pas seulement des gros titres consacrés aux restructurations.
Michael Siegenthaler, économiste au KOF de l’EPFZ, décrit dans l’analyse relayée par 24 Heures un marché du travail devenu nettement moins dynamique depuis 2023. Les jeunes et les personnes peu qualifiées figurent parmi les catégories les plus exposées.
La Suisse reste loin d’une crise comparable à la longue récession des années 1990. Certains secteurs tournés vers le marché intérieur, notamment la santé et la construction, continuent aussi de jouer un rôle stabilisateur.
Mais l’économie helvétique traverse une phase délicate. Les entreprises exportatrices doivent composer avec un franc fort, un commerce mondial agité et des marges sous pression. Dans le même temps, la transformation technologique pousse certaines directions à revoir leurs besoins en personnel.
Il reste quelques signaux positifs. Au premier trimestre, l’industrie tech a enregistré une progression des commandes et des exportations. Swissmem souligne toutefois que cette embellie pourrait rapidement être stoppée par un nouveau choc énergétique, commercial ou géopolitique.
Pour les salariés, le problème est surtout psychologique. Après des années durant lesquelles le marché suisse de l’emploi semblait presque inébranlable, la sécurité n’apparaît plus aussi évidente.
Et lorsqu’un employé sur quatre commence à regarder son poste avec inquiétude, le signal devient difficile à balayer d’un revers de main.








