Quand on évoque les grandes puissances du café, les noms du Brésil, de la Colombie ou du Vietnam viennent généralement en premier. La Suisse, pays sans plantation de café et dont le climat rend cette culture impossible, apparaît rarement dans cette liste.
Pourtant, la Confédération s’est imposée comme le deuxième exportateur mondial de café en valeur, derrière le seul Brésil. Ce résultat, qui peut sembler paradoxal, repose sur un modèle économique construit autour de la transformation industrielle, du négoce international et d’une spécialisation dans les segments à forte valeur ajoutée.
Torréfaction, valeur ajoutée et « transformation substantielle »: les clés du modèle suisse
La performance suisse dans le secteur du café ne repose pas sur la production agricole mais sur ce qui se passe après la récolte.
Ces dernières années, la Suisse a exporté du café pour une valeur d’environ 3,3 milliards de francs. Ce niveau lui permet de dépasser des pays historiquement associés au café comme la Colombie, l’Éthiopie ou le Vietnam, alors même que ces États fournissent une partie des grains utilisés ensuite par l’industrie suisse.
Selon le Baromètre du commerce de l’Université de Saint-Gall, l’essentiel de cette performance économique provient de l’étape de transformation. Les grains de café vert sont importés à un prix moyen d’environ 5 dollars le kilogramme. Une fois torréfiés, transformés puis exportés, leur valeur atteint en moyenne 26,80 dollars le kilogramme.
Cette différence explique pourquoi le café est devenu le premier produit d’exportation agricole suisse. Avec environ 33% du commerce extérieur agricole, il dépasse désormais des références historiques de l’économie alimentaire suisse comme le chocolat ou le fromage.
La Suisse ne domine pourtant pas le marché mondial en volume. D’après une étude consacrée au potentiel du marché suisse du café, réalisée pour le gouvernement néerlandais, l’Allemagne et l’Italie traitent encore des quantités supérieures, indique la RTS. La différence se joue ailleurs, dans le positionnement haut de gamme et les produits transformés en portions individuelles.
Un autre élément explique cette réussite, le cadre juridique international. Comment un café peut-il afficher une origine suisse alors que le grain a été cultivé à des milliers de kilomètres? La réponse se trouve dans le principe de « transformation substantielle ».
Selon les règles du commerce international, l’origine d’un produit est attribuée au pays où il subit sa transformation décisive. Pour le café, les autorités douanières considèrent que cette étape correspond à la torréfaction. C’est cette interprétation qui permet aux produits transformés en Suisse de porter l’identité suisse sur les marchés internationaux.
La logistique complète ce dispositif. Le café vert arrive généralement dans les ports européens d’Anvers, Rotterdam ou Hambourg avant d’être acheminé vers la Suisse, notamment via le Rhin jusqu’à Bâle, où sont implantées de nombreuses entreprises actives dans le négoce.
Capsules, machines et négoce: la Suisse a construit un véritable écosystème du café
La place de la Suisse dans le café dépasse largement les activités de torréfaction. Au fil des années, un véritable écosystème industriel et commercial s’est développé autour de cette filière. Des groupes majeurs comme Nestlé ont installé au cœur du pays certaines de leurs activités les plus stratégiques dans ce domaine.
Les marques Nescafé et Nespresso ont largement participé à faire de la Suisse une référence mondiale dans le café transformé. L’essor des capsules depuis le début des années 2000 a joué un rôle déterminant dans cette progression. Leader mondial du segment, Nespresso produit l’ensemble de ses capsules dans trois usines situées en Suisse.
La Confédération s’est également imposée sur un autre marché beaucoup moins visible mais particulièrement stratégique, celui des machines à café. Selon les estimations citées dans les analyses sectorielles, près de 70% des machines à café entièrement automatiques produites dans le monde seraient d’origine suisse.
Des entreprises comme Jura, Schaerer ou Thermoplan occupent une place importante dans cette industrie. Thermoplan, installée à Weggis dans le canton de Lucerne, fournit notamment les machines utilisées dans les établissements Starbucks.
Cette réussite industrielle repose sur une expertise de précision. Les composants utilisés dans ces équipements doivent résister à des contraintes élevées, avec des températures pouvant atteindre 100°C et des pressions allant jusqu’à 20 bars afin d’assurer une extraction stable et homogène.
La Suisse s’est aussi affirmée comme un centre mondial du commerce des matières premières. Toujours selon le Baromètre du commerce de l’Université de Saint-Gall, entre 60% et 70% du commerce mondial de café vert transiterait aujourd’hui par la Suisse.
Les quelque quarante membres de l’Association suisse des négociants en café contrôlent à eux seuls plus de la moitié du marché mondial du café non torréfié.
Ce qui pouvait apparaître comme une anomalie économique révèle finalement une stratégie de long terme. Plutôt que produire la matière première, la Suisse s’est positionnée sur les étapes où se concentrent l’innovation, la transformation et la création de valeur.








