Le bitume fait rarement la une de l’actualité, pourtant son évolution influence directement le rythme et le coût des infrastructures routières. En Suisse, les entreprises du secteur observent depuis plusieurs mois une hausse rapide des prix qui bouleverse leurs équilibres économiques.
Cette tension intervient dans un contexte international marqué par des perturbations sur les marchés énergétiques et des difficultés d’approvisionnement. Si les autorités ne parlent pas encore de blocage des chantiers, les professionnels surveillent désormais autant les délais de livraison que les coûts des matériaux.
Prix qui doublent et marges qui s’effacent : les entreprises de construction sous tension
Le bitume est souvent décrit comme le « sang noir » des infrastructures routières. Ce matériau dérivé du pétrole est indispensable à la fabrication des enrobés utilisés sur les routes, les parkings et de nombreux aménagements extérieurs.
Depuis le début de l’année, son prix connaît une hausse brutale en Suisse. Selon les informations relayées dans le secteur, cette envolée est directement liée au conflit entre l’Iran et les États-Unis ainsi qu’au blocage du détroit d’Ormuz, un axe stratégique pour les échanges mondiaux liés au pétrole.
La conséquence est immédiate pour les entreprises. Le bitume devient plus coûteux et plus difficile à obtenir. Les professionnels évoquent des tarifs qui ont doublé depuis le début de l’année.
Sur le terrain, l’impact est déjà concret. À Genève, sur un chantier ayant nécessité la pose de 13’000 tonnes de bitume, les équipes doivent absorber des hausses qui modifient fortement les équilibres financiers.
Benjamin Hinterlang, conducteur de travaux, décrit une situation inhabituelle : « On a une augmentation moyenne de 10 % à 15 % sur l’ensemble des produits depuis environ début avril, sur l’ensemble des fournisseurs, ce qui est vraiment énorme et met nos marges quasiment à zéro », relate la RTS
Cette hausse ne concerne pas uniquement le matériau final mais touche l’ensemble des produits utilisés dans la chaîne de réalisation. Pour les entreprises engagées sur des projets planifiés plusieurs mois à l’avance, l’effet est immédiat : les budgets initiaux deviennent plus difficiles à tenir.
À Martigny, où sont produits des enrobés routiers, les chiffres montrent l’ampleur du phénomène. Comparée au début de l’année, la tonne de bitume est passée de 120 francs à 200 francs. Selon les professionnels du secteur, cela représente une augmentation comprise entre 30 % et 50 %.
Cette progression rapide oblige les entreprises à adapter leur organisation et à gérer davantage d’incertitudes sur les prochains approvisionnements.
Des délais multipliés et une dépendance qui inquiète les acteurs du secteur
La hausse des prix n’est qu’une partie du problème. Le sujet qui préoccupe désormais le plus les professionnels est celui de l’approvisionnement. Les délais de livraison se sont fortement allongés au cours des dernières semaines. Selon Benjamin Hinterlang, un produit qui pouvait auparavant être livré en un à deux jours nécessite désormais deux à trois semaines d’attente.
Pour des chantiers organisés selon des calendriers précis, ce changement modifie profondément les conditions de travail. Les acteurs du secteur soulignent également une fragilité structurelle du marché du bitume.
François Glassey, membre du comité d’Asphaltsuisse, rappelle que les pétroles bruts provenant du Moyen-Orient restent particulièrement adaptés à la fabrication du bitume destiné aux routes. Il ajoute que cette activité reste un marché relativement limité comparé aux autres usages du pétrole. « Les contingents, les quantités, les attentes du marché sont bien moins grandes que ce qui se passe pour les usagers de la route en général, donc on passe au second plan », explique-t-il.
Cette dépendance renforce les inquiétudes lorsqu’une perturbation internationale réduit les flux disponibles. La question se pose alors naturellement : faut-il s’attendre à des retards ou à des chantiers suspendus ?
Pour l’instant, l’Office fédéral des routes (OFROU) adopte une position prudente mais rassurante. Aucune interruption généralisée n’est envisagée à ce stade. Marina Kaempf, porte-parole de l’office, indique qu’en cas de situation critique, une hiérarchisation des projets serait appliquée afin de concentrer les ressources sur les infrastructures indispensables à la sécurité des usagers.
Le marché reste donc sous surveillance. Cette situation rappelle aussi une limite technique importante : malgré plusieurs pistes de recherche, il n’existe aujourd’hui aucune solution de remplacement largement utilisée capable de se substituer au bitume dans la construction routière. Un matériau discret dans le quotidien des automobilistes devient ainsi, en quelques semaines, un sujet stratégique pour l’ensemble du secteur des infrastructures.








