La guerre au Moyen-Orient commence à produire des effets bien au-delà de la région, jusque dans les chaînes d’approvisionnement suisses. Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran perturbe des flux essentiels et fait grimper les prix de l’énergie.
Dans un pays où l’agroalimentaire et le négoce de matières premières occupent une place centrale, les répercussions sont déjà visibles. Des engrais au chocolat, plusieurs secteurs stratégiques sont touchés, avec des conséquences qui pourraient bientôt atteindre les consommateurs.
Engrais sous tension : un maillon clé fragilisé par le conflit
Le marché des engrais figure parmi les premiers à subir l’impact de la crise. En 2024, environ 169 millions de tonnes ont été échangées dans le monde, dont près de la moitié destinées à la culture de céréales comme le blé, le riz ou le maïs. Or, entre 20 % et 30 % de ces flux transitent habituellement par le détroit d’Ormuz, aujourd’hui fortement perturbé.
La situation était déjà tendue avant le conflit, avec des restrictions à l’exportation imposées par la Chine, des sanctions visant la Russie, ainsi qu’un droit de douane de 10 % sur certaines importations. La guerre est venue amplifier ces déséquilibres. Le prix de l’urée a ainsi bondi jusqu’à 60 %, tandis que la région du Golfe reste incontournable, produisant environ 25 % du soufre mondial et assurant près de la moitié des exportations nécessaires à la fabrication d’engrais.
Les effets se font sentir sur les marchés agricoles. Le prix du blé a augmenté de 6 % aux États-Unis et celui du riz de 9 % en Thaïlande. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) anticipe une baisse du bien-être mondial, passant de 2,1 % à 1,6 %. « Environ 35 % de l’urée mondiale et 25 % de l’ammoniac proviennent de la région du Golfe. Il est impossible de changer de source du jour au lendemain », a déclaré Florence Schurch, secrétaire générale de SUISSENÉGOCE à Swissinfo.
Pour la Suisse, l’impact reste pour l’instant absorbable, mais il se traduit déjà par une hausse des coûts. Dans les pays plus vulnérables, les conséquences sont plus sévères. Baisse de l’utilisation d’engrais, rendements agricoles en recul et risques accrus d’insécurité alimentaire. Certaines entreprises suisses, comme Keytrade, avaient anticipé ces risques en réduisant leur exposition au Golfe, ce qui leur permet aujourd’hui de limiter les pertes, voire de tirer parti de la situation.
Énergie, emballages et chocolat : une onde de choc dans toute la filière
Au-delà des engrais, c’est l’ensemble de la chaîne agroalimentaire suisse qui est touché. La hausse des prix de l’énergie affecte directement des industries comme celle du verre, essentielle pour les boissons. La production nécessite des températures de 1 500 °C et dépend à environ 75 % du gaz naturel. Les industriels, comme Vetropack, suivent de près l’évolution des coûts et n’excluent pas des ajustements tarifaires.
Cette pression pourrait se répercuter sur les consommateurs. En 2024, la Suisse a produit 510 millions de litres d’eau minérale en bouteille, dont 3,7 millions destinés à l’exportation. Une augmentation du prix du verre pourrait renchérir le coût de la bière, des sodas ou des eaux embouteillées. Les acteurs du secteur misent sur des gains d’efficacité et des investissements dans les énergies renouvelables pour limiter l’impact.
Le secteur des plastiques est lui aussi exposé. En Europe, entre 4 % et 6 % du pétrole et du gaz sont utilisés pour produire des plastiques, dont 36 % pour les emballages alimentaires. En Suisse, la consommation a atteint près de 659 000 tonnes en 2024. Les perturbations actuelles compliquent l’accès à des matières premières comme l’éthylène ou le naphta, tandis que certains sites de production ont été endommagés. Les entreprises doivent désormais composer avec des coûts de transport plus élevés et des délais allongés.
Les effets se font également sentir sur un symbole national, le chocolat. Les ventes en duty-free, en forte croissance ces dernières années, sont directement touchées par la fermeture de hubs aériens au Moyen-Orient. En 2025, Lindt & Sprüngli avait enregistré une hausse de 19,6 % de ses ventes dans les aéroports, portée par un réseau de plus de 100 plateformes. Aujourd’hui, les perturbations logistiques freinent cette dynamique et compliquent les livraisons vers les pays du Golfe.
D’autres entreprises, comme Läderach, font face à des difficultés d’approvisionnement et à une hausse des coûts logistiques. L’enseigne a fermé une boutique à Bahreïn et observe une dégradation de ses chaînes d’approvisionnement. Pour l’instant, les stocks en Suisse permettent de maintenir la production, mais la situation reste incertaine.
Ce qui se joue dépasse largement le cadre régional. Le conflit agit comme un révélateur de la dépendance des industries suisses à des flux mondiaux sensibles. Derrière des produits du quotidien, ce sont des équilibres complexes qui vacillent, avec des répercussions déjà perceptibles sur les coûts et l’organisation des marchés.








