La guerre des prix dans le secteur alimentaire suisse a pris de l’ampleur ces derniers mois, avec des géants du commerce comme Aldi, Migros et Coop qui se livrent une concurrence acharnée. Loin d’être simplement une compétition saine visant à offrir des prix plus bas aux consommateurs, cette bataille concerne avant tout un nombre limité de produits clés.
Ce phénomène, qui a débuté en septembre 2024 avec une offensive d’Aldi, dissimule une réalité moins positive, avec des prix en constante augmentation malgré les apparentes réductions sur certaines marchandises. Si les grandes enseignes se félicitent des bénéfices immédiats pour les consommateurs, des experts et des producteurs soulignent les effets négatifs sur l’ensemble du marché.
Une guerre des prix ciblée mais loin d’être bénéfique à long terme
La guerre des prix a été lancée en septembre 2024 par Aldi, avec une stratégie agressive sur les produits de consommation courante, en particulier la viande, qu’elle a promise à des prix défiant toute concurrence. Ce positionnement a provoqué une réaction rapide des autres acteurs majeurs du secteur. Un mois après l’annonce d’Aldi, Migros a emboîté le pas en réduisant ses prix, d’abord sur les fruits et légumes, puis sur plus de 1 000 produits en mai 2025. Selon des porte-paroles de Migros, cette offensive a provoqué une augmentation de la demande pour ces produits, en particulier dans les catégories de fruits et légumes, qui ont enregistré une hausse de près de 10 % des ventes, rapporte Blick.
Simultanément, Coop a opté pour une approche similaire en élargissant sa gamme « Prix Garantie », offrant des produits à des prix comparables à ceux des discounters. Coop indique que cette stratégie lui a permis de gagner des parts de marché et d’attirer davantage de clients. Lidl, quant à lui, se distingue en mettant l’accent sur des prix bas de manière durable et non seulement sur des promotions ponctuelles. En 2025, Lidl a annoncé avoir réduit les prix de centaines d’articles, parmi lesquels certains produits de grande consommation comme les bananes, le café, et les pâtes.
Un tournant majeur dans cette guerre des prix a eu lieu en octobre 2025, lorsque Aldi a annoncé qu’il vendait son pain mi-blanc de 500 g à 99 centimes. Cette réduction a été immédiatement suivie par Migros, Coop et Lidl, qui ont eux aussi ajusté leurs prix sur leurs produits de boulangerie. Bien que cette politique de réductions à grande échelle puisse sembler bénéfique à première vue, elle est loin de se traduire par des avantages généralisés.
Une stratégie contestée : des effets négatifs pour les producteurs et des dérives potentielles sur le marché
Malgré les avantages immédiats pour les consommateurs, cette guerre des prix a des conséquences importantes pour les producteurs, en particulier pour les petites exploitations agricoles. Michel Darbellay, directeur adjoint de l’Union suisse des paysans (USP), critique cette politique en soulignant que les baisses de prix pratiquées par les distributeurs ne profitent pas aux producteurs. Selon lui, cette guerre des prix, bien qu’apparemment bénéfique pour les consommateurs, réduit en réalité la marge de manœuvre des grands distributeurs pour rémunérer correctement les producteurs locaux.
Les enseignes, comme Migros, Coop, Lidl et Aldi, affirment que ces baisses de prix n’ont pas d’impact sur les prix de production. Elles soulignent qu’elles prennent en charge les coûts des réductions de prix en ajustant leurs marges brutes. Cependant, ces stratégies de réduction des coûts ont des répercussions directes sur les marges bénéficiaires des producteurs, qui ne peuvent pas suivre cette tendance de baisse des prix sans risquer de compromettre la viabilité de leurs exploitations.
L’Association Marchés Équitables Suisse a dénoncé cette dynamique, allant jusqu’à saisir la Commission de la concurrence (Comco) en novembre 2025 pour des pratiques jugées anticoncurrentielles, notamment en ce qui concerne les prix du pain. L’association met en évidence les écarts de prix entre le pain industriel et le pain artisanal, estimant que cette différence ne résulte pas seulement des méthodes de fabrication, mais aussi d’une défaillance structurelle du marché. Pour de nombreux experts, ces baisses de prix sont perçues comme un « écran de fumée », un moyen pour les distributeurs de donner l’illusion d’une politique de prix bas tout en maintenant une pression sur les producteurs et les consommateurs.
En outre, des experts comme Nicolas Inglard, directeur du cabinet Imadeo à Genève, soulignent que cette guerre des prix n’est en réalité qu’une manœuvre pour modifier l’image des prix auprès des consommateurs. Selon lui, l’objectif des distributeurs n’est pas de réduire durablement les prix, mais de donner l’impression d’une compétitivité accrue. En réalité, la hausse générale des prix dans le secteur alimentaire est inexorable, comme le montrent les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, qui révèlent une augmentation significative des recettes du commerce de détail alimentaire, passant de 29,5 milliards à 46,4 milliards de francs entre 2000 et 2024.








