En Suisse centrale, les cantons multiplient les baisses d’impôts en ciblant les particuliers les plus aisés. Zoug, Schwytz et Nidwald veulent alléger leur fiscalité dès l’an prochain, intensifiant la compétition avec leurs voisins.
Cette dynamique est rendue possible par les recettes attendues de l’impôt minimum de l’OCDE, dont une large part sera redistribuée aux cantons. Mais cette stratégie alimente les tensions entre territoires riches et pauvres et ravive les inquiétudes sur la cohésion économique du pays.
Zoug, Schwytz et Nidwald en première ligne dans la course aux allègements fiscaux
Zoug, Schwytz et Nidwald figurent déjà parmi les cantons les plus attractifs fiscalement de Suisse. En 2026, ils comptent aller encore plus loin en réduisant les charges des particuliers, malgré une fiscalité déjà allégée. Ces cantons espèrent ainsi attirer de nouveaux résidents fortunés et stimuler leur développement économique. Le canton de Lucerne, situé dans une zone concurrentielle, envisage également de revoir sa fiscalité pour ne pas être désavantagé. L’objectif commun est d’anticiper les flux financiers générés par l’introduction de l’impôt minimum de l’OCDE, qui doit générer des recettes supplémentaires substantielles.
La Confédération a décidé de laisser la majorité de ces revenus aux cantons, dans l’objectif de soutenir la croissance économique locale. Pour les exécutifs concernés, cette ressource nouvelle justifie une politique fiscale encore plus agressive. La logique est défendue par des acteurs comme Martin Mosler, de l’Institut de politique économique suisse (IWP), qui déclare que « la concurrence fiscale permet aux cantons de rester en forme et proches des besoins des électeurs », relate Blick. Dans cette optique, les pertes fiscales à court terme seraient compensées par une installation accrue d’entreprises et une meilleure conciliation entre vie familiale et professionnelle. Ce discours est soutenu par les autorités cantonales qui considèrent ces baisses non pas comme un luxe, mais comme une nécessité pour maintenir leur attractivité.
Cependant, cette course au rabais fiscal suscite des critiques de la part d’économistes et d’institutions comme le Centre de recherches conjoncturelles de l’EPFZ (KOF). Dans une analyse récente, le KOF met en garde contre un effet de « ségrégation » de la population. Les cantons les plus riches attirent les ménages les plus fortunés, tandis que les autres accueillent les populations aux revenus plus modestes. À cela s’ajoute un effet indirect sur le marché immobilier, avec une hausse des prix dans les régions à faible fiscalité, et une pression accrue sur les prestations sociales dans les cantons moins attractifs.
Une stratégie critiquée pour son effet sur les inégalités et la solidarité inter-cantonale
Les conséquences de cette politique vont au-delà des frontières cantonales. Alliance Sud, une organisation spécialisée dans la politique de développement, alerte sur les effets internationaux du dumping fiscal suisse. Selon elle, les entreprises peuvent transférer artificiellement leurs bénéfices en Suisse pour bénéficier d’un taux d’imposition plus faible, au détriment des pays où ces profits ont été générés. Cette situation nuit particulièrement aux pays du Sud, qui voient leurs recettes fiscales s’éroder.
Sur le plan interne, le modèle fiscal suisse, fondé sur une forte autonomie cantonale, se retrouve confronté à des tensions croissantes. Des cantons comme Berne ou Argovie souhaitent eux aussi alléger leur fiscalité, bien qu’ils soient confrontés à des déficits budgétaires importants. En mai 2025, la population argovienne a d’ailleurs voté en faveur d’une baisse d’impôt. Le canton de Berne, malgré une situation financière plus délicate, envisage une réforme similaire à partir de 2026. Ces décisions sont saluées par Martin Mosler, qui y voit une incitation à rationaliser les dépenses publiques et à rendre l’administration plus efficiente.
Pour autant, tous ne partagent pas cette vision. Les opposants à ces politiques soulignent qu’elles se traduisent souvent par une réduction des prestations publiques et un affaiblissement de la solidarité. Le KOF estime que la péréquation financière nationale, censée corriger les écarts entre cantons, ne suffit plus à équilibrer les effets de cette guerre fiscale. Dans son analyse, l’institut distingue clairement deux camps : ceux qui prônent un État allégé et compétitif, et ceux qui défendent un modèle fondé sur l’égalité sociale et la redistribution.








