Business des soins à domicile : les entreprises d’aide s’enrichissent sur le dos des familles suisses

La rémunération des proches aidants en Suisse illustre le glissement d’un dispositif social vers un marché sous haute tension politique et économique.

Publié le
Lecture : 2 min
Entreprises d'aide
Business des soins à domicile : les entreprises d’aide s'enrichissent sur le dos des familles suisses : Crédit : Canva | Econostrum.info - Suisse

La rémunération des proches aidants en Suisse s’est imposée comme une réponse à la pénurie de personnel soignant et au vieillissement de la population. Depuis l’arrêt du Tribunal fédéral de 2019, qui permet aux aidants familiaux d’être payés par l’assurance de base à condition de passer par des entreprises spécialisées, un marché florissant s’est développé. 

Si ce modèle représente un soulagement pour des milliers de familles, il soulève de vives inquiétudes concernant ses dérives financières et son impact sur les fonds publics. Face à la hausse des coûts et à l’influence croissante d’entreprises privées comme Pflegewegweiser, la pression politique s’intensifie.

Un système pensé pour aider, devenu une manne pour les prestataires

Initialement conçu comme un soutien pour les familles, le dispositif s’appuie sur un mécanisme simple : pour chaque heure de soins prodiguée par un proche, les caisses maladie remboursent 52,60 francs, auxquels s’ajoutent 20 à 30 francs de contributions publiques. En moyenne, 80 francs sont donc versés, mais seuls 38 francs reviennent directement à l’aidant. Le reste alimente les entreprises d’aide à domicile, qui justifient leur part par la formation, le suivi administratif et l’encadrement professionnel.

Depuis 2019, ce modèle a engendré une explosion des coûts. Entre 2020 et 2023, les prestations facturées ont été multipliées par cinq dans plusieurs cantons. À Zurich, ces entreprises facturent désormais cinq fois plus d’heures de soins de base par bénéficiaire, et jusqu’à dix fois plus à Winterthour, rapporte Blick. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) estime que 600 000 Suisses assurent des soins réguliers à un proche, ce qui représente un marché de plusieurs milliards financé en grande partie par les primes d’assurance et les impôts. À Möriken-Wildegg, dans le canton d’Argovie, les coûts ont avoisiné 100 000 francs en une seule année, poussant certaines communes à envisager de réduire leur participation financière.

Si ce système a permis de reconnaître le rôle des proches aidants, il a aussi ouvert la voie à une logique commerciale agressive. Pflegewegweiser, leader du secteur, emploie actuellement 2 700 proches aidants et investit plusieurs millions en publicité pour recruter toujours plus de familles avant qu’un éventuel durcissement législatif ne vienne freiner son expansion.

Pression politique, lobbying et bataille judiciaire

Face à la montée des coûts, de plus en plus de voix réclament un encadrement strict du dispositif. Des motions parlementaires visent à plafonner les facturations, tandis que le Conseil fédéral doit présenter un rapport d’ici la fin de l’année afin d’évaluer d’éventuelles révisions légales. Plusieurs caisses maladie militent pour une réduction des cotisations versées, arguant que le système profite davantage aux entreprises qu’aux familles.

Dans ce contexte, Pflegewegweiser déploie une stratégie d’influence d’envergure. Soutenue par l’agence de communication Farner et par l’avocat Hardy Landolt – celui-là même qui avait remporté l’arrêt du Tribunal fédéral en 2019 –, l’entreprise multiplie les démarches auprès des élus, des médias et même du milieu académique. Selon des sources internes, elle aurait tenté de financer une étude sur « l’utilité économique des soins aux proches » auprès de l’Université de Bâle, qui aurait finalement renoncé de peur de voir son impartialité remise en cause.

Cette combinaison de lobbying, de contentieux juridiques et de campagnes médiatiques soulève un débat de fond : jusqu’où peut-on laisser un dispositif pensé pour reconnaître l’engagement familial se transformer en marché privé financé par des fonds publics ? Pour plusieurs parlementaires, la réponse passe par une régulation ferme afin d’éviter qu’un modèle de solidarité se transforme définitivement en business lucratif.

Laisser un commentaire

Share to...