L’assurance-invalidité suisse fait face à une nouvelle montée des tensions financières après plusieurs années d’accalmie. Le nombre de bénéficiaires augmente à nouveau, porté en grande partie par la progression des troubles psychiques chez les jeunes adultes.
Cette évolution inquiète les autorités fédérales, qui craignent désormais un déficit annuel de plus de 300 millions de francs et une détérioration rapide des finances du système. Derrière les chiffres de l’AI, une question plus large émerge aussi en Suisse : pourquoi autant de jeunes peinent-ils aujourd’hui à rester durablement dans le monde du travail ?
Les jeunes souffrant de troubles psychiques pèsent de plus en plus sur l’AI
Après une longue période de baisse amorcée au milieu des années 2000, le nombre de bénéficiaires de rentes AI repart à la hausse depuis 2019. Selon l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS), 227’306 personnes percevaient une rente AI en Suisse à la fin de l’année 2024.
Le changement majeur concerne surtout les causes médicales des nouvelles rentes. Les maladies de l’appareil locomoteur ou certaines infirmités congénitales, autrefois dominantes dans les statistiques de l’AI, ont progressivement diminué. À l’inverse, les troubles psychiques occupent désormais une place centrale.
Aujourd’hui, environ une nouvelle rente AI sur deux est accordée pour des raisons psychiques. Au début des années 2000, cette proportion se situait encore autour de 35 %. Les statistiques regroupent notamment des diagnostics comme les dépressions, les troubles bipolaires, les psychoses, la schizophrénie, les troubles borderline ou certaines addictions.
L’OFAS appelle toutefois à la prudence dans l’interprétation des données. L’office fédéral rappelle que le codage médical repose sur l’infirmité considérée comme déterminante pour l’octroi de la prestation, ce qui peut parfois rendre les classifications moins précises qu’elles n’en ont l’air.
La hausse apparaît surtout chez les plus jeunes. Chez les 18 à 24 ans, le nombre de nouvelles rentes AI accordées pour troubles psychiques est passé de 938 en 2003 à 1’959 en 2024, soit plus du double en un peu plus de vingt ans.
Toutes classes d’âge confondues, 10’117 nouvelles rentes AI liées à des maladies psychiques ont été accordées en 2024 contre 10’907 en 2003. Même si le niveau global reste légèrement inférieur au record du début des années 2000, les bénéficiaires sont désormais beaucoup plus jeunes lorsqu’ils entrent dans le système.
Cette évolution a des conséquences importantes sur les finances de l’assurance-invalidité. Une rente attribuée à une personne de 22 ans peut être versée pendant plusieurs décennies, alors qu’une rente accordée à un assuré proche de la retraite ne reste active que quelques années avant le passage à l’AVS.
L’AI se trouve déjà dans une situation financière délicate. Elle doit encore rembourser environ 10 milliards de francs de dettes envers l’AVS et ses réserves diminuent progressivement. Le Conseil fédéral redoute même un risque futur de manque de liquidités.
Les mesures de réinsertion montrent leurs limites face à la hausse des cas
Depuis les grandes réformes engagées après la crise de l’AI au début des années 2000, la Confédération a renforcé les politiques de réinsertion professionnelle. Le principe de « la réinsertion avant la rente » est devenu central dans le fonctionnement du système.
Interventions précoces, accompagnement professionnel, programmes de réadaptation et incitations destinées aux employeurs ont permis de freiner temporairement la progression du nombre de nouvelles rentes. Une analyse de l’OFAS montre que les rentes sont aujourd’hui souvent accordées plus tardivement qu’auparavant, après plusieurs années de mesures d’accompagnement.
Les dispositifs de réinsertion produisent certains résultats. Parmi les personnes ayant bénéficié d’une intervention précoce, environ sept sur dix percevaient à nouveau un revenu professionnel quatre ans plus tard. Même si ces emplois ne correspondent pas toujours à une activité à plein temps, une partie des bénéficiaires parvient à retrouver une place sur le marché du travail.
La réalité reste toutefois plus complexe lorsque l’on observe les sorties globales du système AI. Selon une analyse SH/AI/AC, seuls 2,5 % des anciens bénéficiaires retrouvent durablement un revenu professionnel après leur sortie, rapporte Watson. Environ deux tiers passent ensuite à l’AVS, tandis que 21 % sont décédés et 7 % vivent à l’étranger.
Chez les jeunes adultes, les parcours sont souvent plus instables. Deux ans après leur sortie de l’AI en 2021, 36,5 % des 18-24 ans vivaient uniquement grâce à un revenu du travail. En parallèle, 9,5 % étaient revenus à l’AI sans revenu professionnel, 7,1 % combinaient AI et activité rémunérée et 5,6 % dépendaient de l’aide sociale sans emploi.
Ces chiffres montrent qu’une sortie de l’AI n’est pas toujours définitive pour les jeunes souffrant de troubles psychiques. Certains alternent entre périodes de travail, retour à l’AI et aide sociale.
Le Conseil fédéral a déjà adopté en février plusieurs lignes directrices pour préparer une réforme du système. L’accent est mis en priorité sur les 18-25 ans. Mais les autorités reconnaissent elles-mêmes qu’elles ne comprennent pas encore totalement les causes profondes de cette hausse des troubles psychiques chez les jeunes.
L’OFAS estime que des recherches supplémentaires seront nécessaires sur le monde du travail, la santé mentale, le système social ou encore les conditions de vie des jeunes générations. Car au-delà des réformes techniques de l’AI, le problème semble désormais dépasser largement le cadre de l’assurance-invalidité elle-même.








