La Suisse profite d’une bonne surprise budgétaire, portée par des recettes d’impôt sur les entreprises plus élevées que prévu. Cette embellie permet à la Confédération de desserrer un peu la pression sur les finances publiques.
Mais cette manne repose sur un nombre très limité de sociétés, notamment dans la pharma. Et l’une d’elles, MSD Suisse, se retrouve désormais au cœur d’un dossier sensible entre fiscalité, prix des médicaments et politique américaine.
MSD, un contribuable devenu stratégique pour la Suisse
Le groupe pharmaceutique MSD Suisse est considéré comme l’un des plus gros, voire le plus gros contribuable du pays. La filiale helvétique du groupe américain Merck Sharp & Dohme, dont le siège suisse se trouve à Lucerne, aurait versé 1,8 milliard de francs d’impôt sur les bénéfices en Suisse en 2025.
Ce montant est considérable. À lui seul, MSD représenterait environ 6% des recettes suisses issues de l’impôt sur les bénéfices des entreprises. Le groupe dépasserait ainsi des poids lourds helvétiques comme Roche, Nestlé ou Novartis sur le plan fiscal en Suisse.
Cette situation illustre la dépendance croissante des finances publiques à quelques grands groupes. Selon les chiffres cités par Blick, à peine 0,5% des entreprises paieraient les trois quarts de l’impôt sur les bénéfices. La bonne nouvelle budgétaire annoncée par Karin Keller-Sutter repose donc sur une base très concentrée.
Lucerne est particulièrement concerné. Le canton a développé une politique fiscale attractive pour les entreprises et a conclu un accord fiscal avec MSD. Cette stratégie a renforcé son attractivité, mais elle expose aussi davantage le canton aux décisions d’un seul grand groupe.
Pourquoi Washington regarde MSD de près
Le dossier dépasse désormais la seule fiscalité suisse. MSD se retrouve aussi dans le viseur des autorités américaines, qui s’intéressent aux bénéfices déclarés en Suisse par le groupe. Selon la SonntagsZeitung, l’entreprise aurait économisé 1,4 milliard de dollars d’impôts grâce à un régime fiscal lui permettant de déclarer une partie de ses bénéfices en Suisse.
Pour Washington, cette pratique pose question. Les autorités américaines reprocheraient à MSD de transférer à l’étranger des bénéfices qui, selon elles, devraient être imposés aux États-Unis. Le sujet est politiquement explosif, car Donald Trump défend une ligne très offensive sur la relocalisation de la valeur et la réduction des avantages accordés aux entreprises hors du territoire américain.
Cette affaire correspond aussi à l’image critique que Donald Trump se fait de la Suisse. Selon Blick, il avait déjà affirmé lors du Forum économique mondial de Davos que la Suisse était riche parce que les États-Unis lui permettaient de gagner beaucoup d’argent. Une formule brutale, mais révélatrice de la pression exercée par Washington sur les partenaires économiques jugés trop avantagés.
Pour Berne, le problème est délicat. MSD est une entreprise américaine, mais son implantation fiscale suisse rapporte énormément à la Confédération et aux cantons. Toute remise en cause de ce modèle pourrait donc avoir des conséquences budgétaires importantes.
Le prix des médicaments ajoute une nouvelle tension
La fiscalité n’est pas le seul sujet sensible. MSD est aussi associé à Keytruda, un traitement anticancéreux très important pour le groupe. Ce médicament représente un moteur majeur de revenus pour MSD et pèse lourd dans les dépenses de santé.
Le contraste entre les prix pratiqués aux États-Unis et en Suisse alimente la colère de Donald Trump. Keytruda coûterait environ 73’000 francs par patient et par an en Suisse, contre plus de 200’000 dollars aux États-Unis. Pour Washington, ce type d’écart illustre un système où les patients américains paieraient trop cher par rapport aux autres pays.
La Maison-Blanche pousse donc une politique de prix dite de la “nation la plus favorisée”, qui vise à aligner certains prix américains sur ceux pratiqués dans d’autres pays riches. L’administration Trump affirme vouloir réduire le coût des médicaments pour les patients américains en obligeant les groupes pharmaceutiques à revoir leurs tarifs.
Ce mouvement inquiète la Suisse. L’Office fédéral de la santé publique indique que les mesures américaines restent encore entourées de nombreuses zones d’ombre, mais qu’elles représentent un défi pour l’industrie pharmaceutique, très dépendante du marché américain.
Un risque indirect pour les primes maladie
Si les États-Unis parviennent à faire baisser fortement les prix des médicaments sur leur marché, les entreprises pharmaceutiques pourraient chercher à compenser ailleurs. C’est précisément ce qui inquiète certains observateurs en Suisse.
Le Conseil fédéral estime qu’un tel scénario pourrait provoquer un surcoût pouvant atteindre 4,8 milliards de francs pour les assurés, soit environ 530 francs par personne et par an. Autrement dit, la pression américaine pourrait finir par se répercuter indirectement sur les primes maladie suisses.
L’OFSP souligne de son côté que les baisses de prix aux États-Unis n’ont pas d’impact direct sur les prix suisses, car les États-Unis ne font pas partie des pays de référence utilisés pour fixer les prix en Suisse. Mais l’inquiétude porte davantage sur les effets de second tour, stratégie des groupes pharmaceutiques, arbitrages commerciaux et pression sur les marchés européens.
La Suisse se retrouve donc face à un paradoxe. Elle tire d’importantes recettes fiscales d’un groupe pharmaceutique américain, tout en redoutant les conséquences d’une offensive américaine contre les prix des médicaments et les bénéfices déclarés à l’étranger.
Une dépendance fiscale qui pose question
MSD n’est pas le seul grand contributeur fiscal en Suisse. Roche, Nestlé, Novartis, Glencore ou encore certains groupes actifs dans le négoce et la logistique jouent aussi un rôle important dans les recettes publiques. Mais le cas MSD frappe par son ampleur et par sa dimension politique.
Le groupe illustre à lui seul les forces et les fragilités du modèle suisse. Une fiscalité attractive peut attirer des bénéfices importants et gonfler les recettes publiques. Mais elle peut aussi placer la Suisse dans une position inconfortable lorsque le pays d’origine du groupe estime être lésé.
Pour Karin Keller-Sutter, la bonne nouvelle budgétaire reste donc fragile. Les caisses fédérales respirent mieux, mais une partie de cette respiration dépend de grands groupes exposés à des tensions internationales.
Le dossier MSD montre que la fiscalité, la santé et la politique commerciale sont désormais étroitement liées. Et si Donald Trump décide de durcir encore le ton, la Suisse pourrait découvrir que son plus gros contribuable est aussi l’un de ses points de vulnérabilité.








