Les 27 milliards investis aux États-Unis ne protègent pas la Suisse des menaces de droits de douane

Malgré des milliards déjà engagés sur le sol américain, la Suisse reste sous la menace de nouvelles surtaxes venues de Washington.

Publié le
Lecture : 4 min
Suisse
Les 27 milliards investis aux États-Unis ne protègent pas la Suisse des menaces de droits de douane : Crédit : Club des 500 | Econostrum.info - Suisse

La Suisse pensait avoir envoyé un signal fort à Washington en accélérant ses investissements sur le sol américain. Depuis le début de l’année, les entreprises helvétiques multiplient les annonces et les projets industriels pour montrer leur bonne volonté. 

Pourtant, cette offensive économique ne suffit pas à calmer les menaces douanières venues de l’administration Trump. Entre promesses d’investissement, soupçons américains et négociations sous pression, Berne découvre qu’il ne suffit pas de payer le prix fort pour sortir du viseur de la Maison Blanche.

27 milliards de dollars déjà engagés, mais une confiance encore fragile

La Suisse n’a pas traîné. Entre janvier et avril, les entreprises helvétiques ont investi 27 milliards de dollars aux États-Unis, soit environ 21,5 milliards de francs. Ce chiffre, révélé à partir d’un document interne de la Chambre de commerce suisse-américaine par la NZZ am Sonntag, s’inscrit dans un engagement beaucoup plus large pris après le bras de fer douanier avec Washington. La Confédération avait alors obtenu une réduction des droits de douane américains de 39% à 15%, en échange d’une promesse du secteur privé suisse : investir 200 milliards de dollars aux États-Unis sur cinq ans.

Sur le papier, l’effort est spectaculaire. Il ne s’agit pas de simples déclarations d’intention glissées dans un communiqué diplomatique, mais de projets concrets, souvent industriels, portés par quelques grands noms de l’économie suisse.

Novartis avance ainsi sur un centre de recherche à San Diego, en Californie, tout en construisant une nouvelle usine au Texas. Roche renforce de son côté ses capacités de production en Caroline du Nord, un État où Ypsomed développe également un nouveau site. Dans un climat commercial tendu, ces implantations ont une valeur politique évidente. Elles montrent que les groupes suisses créent de l’activité, de l’emploi et de la valeur directement aux États-Unis.

Les entreprises suisses se déploient tous azimuts

La dynamique dépasse largement la pharmacie. Le géant genevois MSC a inauguré son siège nord-américain à Miami, donnant un signal fort dans le transport maritime et la logistique. Dans l’industrie, Pfiffner Group et Elma renforcent aussi leur présence américaine. La Suisse veut donc apparaître comme un partenaire sérieux, capable de tenir ses engagements sans attendre la dernière minute. Le message de Rahul Sahgal, directeur de la Chambre de commerce suisse-américaine, va dans ce sens. Les entreprises helvétiques veulent prouver qu’elles sont au rendez-vous et qu’elles respectent la parole donnée.

Mais c’est précisément là que le malaise commence. Malgré ces milliards, Washington ne lâche pas la pression. Pour Berne, la situation est délicate. Le pays investit massivement chez son premier marché d’exportation, mais reste traité comme un partenaire suspect. Cette impression d’asymétrie nourrit l’inquiétude des milieux économiques suisses, surtout dans les secteurs très exposés aux États-Unis.

La pharmacie, les machines, la technologie, l’horlogerie ou les équipements industriels savent qu’une surtaxe, même limitée en apparence, peut rapidement rogner les marges, compliquer les contrats et fragiliser les chaînes d’approvisionnement.

Le paradoxe est donc brutal. Plus la Suisse investit aux États-Unis, plus elle espère sécuriser sa relation commerciale. Mais plus Donald Trump agite l’arme douanière, plus Berne comprend que l’investissement seul ne garantit pas la stabilité. Dans cette partie, les chiffres impressionnent, mais ils ne suffisent pas à fermer le dossier.

Nouvelles surtaxes, accusations contestées et négociations sous tension

La nouvelle menace américaine repose cette fois sur un argument différent. Washington accuse plusieurs pays de ne pas lutter suffisamment contre l’importation de biens issus du travail forcé. Une soixantaine d’États sont visés, et la Suisse figure parmi les pays les plus exposés. Selon le scénario mis sur la table, les produits helvétiques pourraient subir une surtaxe de 12,5%, tandis que ceux de l’Union européenne seraient concernés par un taux de 10%. Une consultation court jusqu’au 6 juillet, avant une décision définitive.

Berne rejette fermement cette lecture. Le président de la Confédération, Guy Parmelin, a rappelé que les autorités et les entreprises suisses respectent les normes internationales et que les États-Unis n’ont pas présenté de cas concret mettant directement la Suisse en cause. L’argument est important, car il touche à la réputation économique du pays. Pour une place industrielle et commerciale qui mise beaucoup sur la qualité, la conformité et la stabilité, être associée à un manque de contrôle sur le travail forcé constitue un signal politique très sensible.

Le problème ne s’arrête pas là. Une deuxième enquête américaine inquiète aussi les milieux économiques. Elle porte sur de possibles « surcapacités industrielles » qui offriraient, selon Washington, des avantages excessifs à certains pays exportateurs, relève Le Temps. Là encore, la Suisse se retrouve dans une position inconfortable. Donald Trump estime que Berne profite trop largement de l’ouverture du marché américain et creuse un déséquilibre commercial que les États-Unis veulent corriger. Autrement dit, les droits de douane deviennent moins un simple outil économique qu’un moyen de pression politique.

Face à cette offensive, la Suisse tente de garder le cap. Les discussions se poursuivent pour transformer la déclaration d’intention conclue l’an dernier en un accord commercial réellement contraignant. C’est le cœur de la stratégie de Berne : obtenir un cadre clair, stable et juridiquement solide, afin d’éviter que chaque nouvelle initiative américaine ne vienne remettre tout l’édifice en question. Lors du Swiss Economic Forum à Interlaken, Guy Parmelin a appelé à garder le calme et à poursuivre les échanges avec Washington. Le message est prudent, presque suisse dans sa retenue, mais il traduit une réalité très tendue. Personne ne veut provoquer Donald Trump, mais personne ne peut ignorer le risque d’un nouveau choc douanier.

Pour les entreprises, l’enjeu est très concret. Un taux final trop élevé pourrait affaiblir la compétitivité des produits suisses aux États-Unis, alors même que les groupes helvétiques investissent déjà massivement sur place. Un accord stable permettrait au contraire de donner de la visibilité aux industriels, aux exportateurs et aux investisseurs. Mais dans l’Amérique de Trump, les règles changent vite, et les gestes de bonne volonté ne suffisent pas toujours à désamorcer les rapports de force.

La Suisse se retrouve donc dans une position inconfortable. Elle joue la carte de l’investissement, multiplie les preuves de coopération et cherche à rassurer Washington, mais reste exposée à une nouvelle vague protectionniste. Le bras de fer n’est pas terminé. Il entre même dans une phase plus subtile, où les milliards investis ne protègent pas automatiquement contre les coups de pression politiques.

Laisser un commentaire

Share to...