Avec 366’000 francs d’écart, une carrière peut coûter plus cher en impôts qu’un héritage millionnaire en Suisse

En Suisse, le travail est plus taxé que l’héritage. Des écarts de plusieurs centaines de milliers de francs relancent le débat fiscal.

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Avec 366’000 francs d’écart, une carrière peut coûter plus cher en impôts qu’un héritage millionnaire en Suisse : Crédit : Shutterstock | Econostrum.info - Suisse

En Suisse, la fiscalité repose sur un équilibre subtil entre revenus du travail, patrimoine et transmission de richesse. Pourtant, cet équilibre est aujourd’hui remis en question par un constat de plus en plus documenté. 

Dans certains cas, travailler toute une vie peut coûter nettement plus cher que recevoir un héritage. Ce décalage alimente un débat croissant sur l’équité du système fiscal et ses effets sur la société.

Un système fiscal qui favorise clairement la transmission de patrimoine

Le contraste est frappant lorsqu’on compare concrètement les trajectoires de contribuables. Comme l’illustre une analyse relayée par le Beobachter et Blick, deux profils similaires peuvent aboutir à des charges fiscales très différentes selon l’origine de leur patrimoine. Dans un premier cas cité par le magazine, deux personnes âgées de 65 ans disposent chacune de 4 millions de francs.

La première a accumulé cette somme au fil de 40 années de travail. La seconde a gagné 3 millions sur la même période et reçu un héritage d’un million de francs peu avant la retraite. En se basant sur la fiscalité de la ville de Saint-Gall, représentative d’un niveau moyen en Suisse, l’écart est net. La première personne a payé environ 620’000 francs d’impôts, en incluant une fortune estimée à 500’000 francs. La seconde, elle, n’a versé qu’environ 365’000 francs.

La différence dépasse ainsi 250’000 francs. Et lorsqu’on ajoute les cotisations sociales obligatoires — AVS, AI, assurance-chômage et assurance-accidents — l’écart atteint près de 366’000 francs. Pour l’économiste Marius Brülhart, ce type de comparaison met en évidence un biais structurel : «Il montre à quel point les héritiers sont favorisés fiscalement en Suisse». Michele Salvi va plus loin en estimant que le système «punit le travail au lieu de le récompenser».

Un second exemple cité illustre cette dynamique dès l’accès à la propriété. Une personne gagnant en moyenne 150’000 francs par an parvient à épargner 500’000 francs après des années d’activité. Une autre, avec un revenu moyen de 80’000 francs, reçoit directement cette somme sous forme d’avance d’hoirie. Résultat : la première paie plus de 300’000 francs d’impôts et de taxes supplémentaires pour atteindre le même objectif.

Un débat relancé par le poids croissant des héritages dans l’économie

Cette situation prend une dimension encore plus marquante avec l’augmentation rapide des montants transmis. En 2025, les héritages en Suisse dépassent les 100 milliards de francs, soit près de 12% du produit intérieur brut. À titre de comparaison, cette part ne représentait qu’environ 7% en 2000. Cette progression reflète à la fois l’enrichissement global et le vieillissement de la population.

Dans le même temps, la fiscalité a évolué dans un sens favorable à ces transmissions. Dans la quasi-totalité des cantons, les héritages en ligne directe sont aujourd’hui exonérés d’impôt. À l’inverse, la taxation du travail est restée stable, voire s’est renforcée à travers certains mécanismes. Le financement de la 13e rente AVS en est un exemple, avec des pistes évoquant une hausse de la TVA et des cotisations salariales.

Au-delà de la question de justice, certains chercheurs s’intéressent aux effets économiques de ce déséquilibre. Des travaux menés à l’Université de Lausanne montrent que les héritages peuvent influencer les comportements. Les bénéficiaires ont tendance à réduire leur activité professionnelle, à partir plus tôt à la retraite ou à revoir leurs ambitions à la baisse.

Pour autant, le sujet reste politiquement sensible. Taxer davantage les héritages, notamment ceux de la classe moyenne, pourrait être difficile à faire accepter. Ces transmissions jouent aussi un rôle dans l’accès à la propriété et dans un certain rééquilibrage social. «Les petits héritages ont plutôt un effet équilibrant dans la société», souligne Marius Brülhart.

Des pistes alternatives émergent malgré tout. L’une d’elles consisterait à introduire un impôt modéré sur les successions, compris entre 5 et 10%, avec une franchise de 2 millions de francs. D’autres propositions visent à simplifier la fiscalité du travail, par exemple via un système de taux unique. Mais aucune de ces options ne semble aujourd’hui réunir une majorité.

Le débat est appelé à s’intensifier dans les années à venir. Selon certaines estimations, les héritages pourraient représenter jusqu’à 20% de l’économie suisse d’ici 40 ans. Dans ce contexte, la question de l’équilibre entre travail et transmission de richesse reste ouverte, avec des enjeux économiques et sociaux majeurs.

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