La question de l’indépendance énergétique est revenue au premier plan en Europe depuis le début de la guerre en Ukraine. Alors que de nombreux pays cherchent à réduire leurs liens avec les secteurs stratégiques russes, certaines dépendances demeurent particulièrement difficiles à éliminer.
C’est notamment le cas dans l’industrie nucléaire, où les chaînes d’approvisionnement restent fortement internationalisées. En Suisse, Greenpeace estime que cette réalité place encore le pays dans une position délicate vis-à-vis de Moscou, malgré les efforts engagés pour diversifier les sources d’approvisionnement.
Rosatom conserve une place centrale dans l’approvisionnement des centrales suisses
Greenpeace Suisse affirme dans son communiqué publié en ligne que le secteur nucléaire helvétique reste étroitement lié à la Russie à travers la chaîne d’approvisionnement en combustible destiné aux centrales nucléaires du pays. L’organisation environnementale affirme que Rosatom, le géant public russe du nucléaire, continue d’occuper une position incontournable dans ce domaine.
Cette dépendance concerne notamment Axpo, principal fournisseur d’électricité du pays et acteur clé de l’exploitation des centrales de Beznau et de Leibstadt. Pour alimenter ces installations, l’entreprise doit s’approvisionner en uranium et en combustible nucléaire, un marché sur lequel la Russie conserve une influence majeure.
Face aux critiques formulées depuis l’invasion de l’Ukraine, Axpo a entrepris des démarches pour diversifier ses fournisseurs. L’une des pistes explorées a été le Kazakhstan, premier producteur mondial d’uranium naturel. Cette solution n’a toutefois pas permis de réduire significativement la dépendance à la Russie.
L’une des principales difficultés réside dans la logistique. Une grande partie de l’uranium kazakh transite encore par le territoire russe avant d’être acheminée vers l’Europe occidentale. Selon Greenpeace, le combustible emprunte également des navires russes pour rejoindre certains marchés européens.
Une autre route existe théoriquement, la Route internationale de transport transcaspienne, souvent désignée par son acronyme anglais TITR. Cet itinéraire contourne la Russie en passant notamment par la mer Caspienne. Greenpeace souligne toutefois que cette alternative présente des limites importantes, à la fois sur le plan logistique et géopolitique.
Pour l’organisation, ces contraintes montrent à quel point les infrastructures mises en place depuis plusieurs décennies rendent difficile une rupture rapide avec les acteurs russes du secteur nucléaire.
Une filière mondiale où la Russie demeure difficile à contourner
Au-delà du transport de l’uranium, Greenpeace met en avant un autre obstacle majeur, le fonctionnement même de la filière nucléaire mondiale.
Lors de la fabrication du combustible destiné aux réacteurs, les cargaisons d’uranium provenant de différentes origines sont fréquemment mélangées au cours du processus industriel. Cette pratique complique considérablement la traçabilité du combustible utilisé dans les centrales.
Dans ces conditions, déterminer avec précision la part de matière première issue de chaque pays devient particulièrement complexe. Pour les organisations critiques du nucléaire, cette situation rend difficile toute tentative visant à exclure totalement les ressources russes de la chaîne d’approvisionnement.
La position dominante de la Russie sur le marché constitue un autre facteur déterminant. Rosatom contrôle une part importante des capacités mondiales liées à la transformation, à l’enrichissement et à la fourniture de combustible nucléaire. Cette présence lui confère un poids stratégique que peu d’acteurs sont aujourd’hui capables de remplacer rapidement.
Selon Greenpeace Suisse, cette situation explique pourquoi aucun pays n’a, jusqu’à présent, imposé de sanctions directes à Rosatom depuis le début de la guerre en Ukraine. Malgré les nombreuses mesures prises contre d’autres secteurs de l’économie russe, l’industrie nucléaire a largement échappé aux restrictions internationales.
Pour l’organisation, la seule solution permettant de réduire durablement cette dépendance passerait par un développement plus important des énergies renouvelables. Greenpeace considère qu’un système énergétique reposant entièrement sur des sources renouvelables offrirait une plus grande autonomie stratégique face aux tensions géopolitiques internationales.
Cette analyse relance un débat déjà présent en Suisse depuis plusieurs années, celui du rôle du nucléaire dans la sécurité énergétique du pays. Alors que les partisans de cette technologie mettent en avant sa capacité à produire une électricité stable et faiblement émettrice de CO₂, ses opposants soulignent régulièrement les enjeux liés à l’approvisionnement en combustible et aux dépendances internationales qu’il peut engendrer.
La question prend aujourd’hui une dimension particulière dans un contexte marqué par les tensions persistantes entre la Russie et les pays occidentaux. Même lorsque les réacteurs fonctionnent sur le territoire suisse, les matières premières nécessaires à leur exploitation continuent de rappeler à quel point les marchés de l’énergie restent profondément mondialisés.








