Le débat sur la retraite en Suisse ne porte plus uniquement sur l’âge de départ, mais de plus en plus sur la manière de terminer sa carrière. Alors que les travailleurs de plus de 50 ans sont parfois accusés de réduire volontairement leur temps de travail, les chiffres montrent une évolution plus complexe des comportements.
Une part croissante des seniors choisit aujourd’hui de diminuer son activité sans pour autant sortir du marché de l’emploi au moment de l’âge officiel de la retraite. Cette transformation attire l’attention des autorités, qui cherchent des solutions pour soutenir durablement le financement de l’AVS sans imposer un relèvement généralisé de l’âge de départ.
Les seniors travaillent moins à partir de 55 ans, mais restent actifs plus longtemps
Ces dernières semaines, les travailleurs expérimentés se sont retrouvés au cœur d’une polémique alimentée par les tensions sur le marché du travail. L’Union patronale suisse a notamment pointé ce qu’elle qualifie de « temps partiel de confort », estimant qu’une partie des personnes financièrement à l’aise contribue aux pénuries de main-d’œuvre qualifiée en réduisant volontairement son activité.
Les données disponibles racontent pourtant une histoire moins linéaire. Selon Karl Flubacher, expert en prévoyance et directeur régional du Vermögenszentrum (VZ) pour le nord-ouest et l’ouest de la Suisse, le changement observé ne correspond pas à un retrait anticipé du monde professionnel. « De nombreux employés réduisent leur taux d’activité à partir de 55 ans, mais ils restent souvent plus longtemps sur le marché du travail », explique-t-il à Blick.
Cette tendance s’inscrit dans une transformation plus large des carrières. Plusieurs études montrent que la pression au travail s’est intensifiée depuis le début des années 2000. Dans le même temps, le taux d’activité des plus de 50 ans a progressé.
Le modèle traditionnel ( carrière à plein temps puis retraite relativement précoce ) perd progressivement du terrain. Aujourd’hui, les départs anticipés sont moins fréquents et interviennent plus tard. L’âge effectif moyen de départ à la retraite atteint désormais 65 ans en Suisse.
Une analyse menée par le VZ auprès d’environ 3200 clients révèle qu’environ une personne sur deux continue même à exercer une activité après l’âge officiel de la retraite.
Cette proportion doit toutefois être interprétée avec prudence. Le profil des clients du VZ diffère de celui de l’ensemble de la population. Ils sont plus souvent issus des métiers de bureau et du secteur des services, avec une représentation importante des classes moyennes et supérieures.
À l’inverse, les professions physiquement exigeantes permettent plus rarement de prolonger une activité au-delà de l’âge légal. Les données de l’Office fédéral de la statistique confirment néanmoins la dynamique générale. Un peu plus de 30 % des personnes continuent à travailler durant l’année qui suit l’âge officiel de la retraite, soit plus du double du niveau observé au début du millénaire.
Cette part diminue ensuite progressivement pour atteindre un peu moins de 17 % chez les personnes âgées de 69 ans.
Entre envie de rester actif et réforme de l’AVS, une nouvelle façon d’aborder la retraite
Contrairement à certaines idées reçues, le maintien dans l’emploi après 65 ans ne répond pas uniquement à une nécessité financière.
Selon Karl Flubacher, beaucoup de seniors prolongent leur activité parce qu’ils apprécient encore leur métier, souhaitent conserver des liens sociaux ou continuent d’y trouver une forme de reconnaissance. Il souligne aussi qu’aujourd’hui, de nombreuses personnes arrivent à 60 ans dans une meilleure condition générale qu’auparavant.
Cela ne signifie pas que les questions économiques disparaissent totalement. Plusieurs enquêtes montrent qu’une partie des seniors poursuit son activité pour compléter ses revenus. Dans la majorité des cas, cette présence prolongée dans le monde professionnel se fait sous une forme plus souple, principalement à temps partiel.
Cette évolution a été accompagnée par la réforme de l’AVS entrée en vigueur au début de l’année 2024. Le système autorise désormais des retraites partielles, permettant de réduire progressivement son activité tout en compensant une partie de la baisse de revenu grâce à une rente AVS partielle.
Sur le plan politique, cette orientation correspond également à la ligne défendue par la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider. Dans le cadre du projet AVS 2030, le Conseil fédéral souhaite encourager les Suisses à rester actifs plus longtemps sur une base volontaire afin d’alléger la pression sur les finances du système.
Cette approche contraste avec l’idée d’un relèvement généralisé de l’âge de la retraite. Une telle proposition avait déjà été soumise au débat public lorsque l’initiative des Jeunes libéraux-radicaux en faveur d’un âge de départ plus élevé avait été largement rejetée dans les urnes en mars 2024.
Le projet actuellement évoqué privilégie davantage de flexibilité. Parmi les pistes envisagées figure notamment la possibilité de repousser le versement de la rente AVS bien au-delà des cinq années actuellement prévues après l’âge de référence, soit après 70 ans.
Le changement est déjà visible. En Suisse, la retraite ressemble de moins en moins à un arrêt net de l’activité et de plus en plus à une transition progressive.








