La Suisse pourrait perdre 329 000 travailleurs si l’initiative « Suisse à 10 millions » venait à être adoptée 

Le vieillissement de la population et les projets de limitation de l’immigration inquiètent désormais les économistes suisses.

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La Suisse pourrait perdre 329 000 travailleurs si l’initiative « Suisse à 10 millions » venait à être adoptée : Crédit : Keystone / Laurent Gillieron | Econostrum.info - Suisse

Le débat autour de l’initiative de l’UDC contre une « Suisse à 10 millions d’habitants » prend une nouvelle dimension avec la publication d’une étude sur ses conséquences économiques. Alors que le vieillissement de la population s’accélère et que le taux de natalité continue de chuter, plusieurs experts mettent en garde contre un manque croissant de main-d’œuvre dans le pays. 

Selon cette analyse démographique, une limitation plus stricte de l’immigration pourrait fragiliser durablement le marché du travail suisse et accentuer la pression sur le système de retraite. Les secteurs déjà confrontés à des difficultés de recrutement pourraient être les premiers touchés.

Une Suisse vieillissante de plus en plus dépendante de l’immigration

La Suisse connaît actuellement une évolution démographique inédite. Pour la première fois l’an dernier, le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans a dépassé celui des moins de 20 ans. Dans le même temps, les naissances ont reculé pour la quatrième année consécutive et le taux de fécondité est tombé à 1,28 enfant par femme, un niveau historiquement bas.

L’étude « Moins d’immigration, moins de main-d’œuvre ? », réalisée par le centre de compétences en démographie Demografik et financée en partie par le Parti socialiste, souligne que cette tendance modifie profondément l’équilibre démographique du pays. Dans plus de la moitié des cantons suisses, les décès sont désormais plus nombreux que les naissances.

Les auteurs en tirent une conclusion claire, la croissance démographique de la Suisse dépend de plus en plus de l’immigration internationale. Cette évolution joue un rôle déterminant pour maintenir la population active et assurer le financement du système social.

Aujourd’hui, la Suisse compte environ 33 retraités pour 100 personnes actives. Selon le scénario de référence de la Confédération, ce rapport grimperait déjà à 45 retraités pour 100 actifs d’ici 2055 avec une immigration dite non pilotée.

Si l’initiative contre une Suisse à 10 millions d’habitants était acceptée lors de la votation du 14 juin et que la Confédération réduisait ensuite fortement l’immigration, cette pression deviendrait encore plus importante. L’étude estime que le ratio pourrait atteindre jusqu’à 48 retraités pour 100 personnes actives selon les modalités d’application choisies.

Cette évolution aurait des conséquences directes sur le financement de l’AVS mais aussi sur les besoins d’encadrement et de soins liés au vieillissement de la population. Le sujet dépasse donc largement la seule question du nombre d’habitants.

Les chercheurs ont également analysé l’impact potentiel sur le marché du travail en se concentrant sur la population active âgée de 20 à 64 ans, exprimée en équivalents plein temps.

Jusqu’à 329 000 travailleurs en moins selon les scénarios étudiés

L’étude examine trois scénarios liés à l’application de l’initiative de l’UDC, indique Watson. Le premier prévoit une intervention lorsque la population atteindrait 9,5 millions d’habitants, probablement à partir de 2032. Le deuxième repousserait les restrictions au seuil des 10 millions d’habitants, attendu autour de 2042. Enfin, un troisième scénario dit « express » envisage un plafonnement du solde migratoire net à 40 000 personnes dès 2027.

Ces hypothèses sont comparées au scénario actuel de la Confédération, qui prévoit une poursuite de la croissance démographique jusqu’à environ 10,4 millions d’habitants en 2055.

Les résultats montrent une diminution importante du nombre de travailleurs disponibles dans toutes les variantes étudiées.

Dans le scénario déclenché à 9,5 millions d’habitants, la Suisse compterait déjà 87 000 équivalents plein temps en moins d’ici 2035 par rapport au scénario fédéral. Le déficit atteindrait ensuite 178 000 travailleurs en 2040 puis 329 000 en 2050.

La variante appliquée à partir de 10 millions d’habitants aurait des effets plus tardifs mais conduirait malgré tout à une perte de 240 000 équivalents plein temps en 2050.

Le scénario le plus rapide produirait ses effets dès la fin de la décennie. Selon Manuel Buchmann, responsable de l’étude et chargé de cours à l’Université de Bâle, 16 cantons enregistreraient déjà avant 2030 une baisse absolue de leur population active.

Les grands centres économiques seraient particulièrement exposés. Genève, Bâle-Ville, Zurich, Vaud et Zoug figurent parmi les cantons les plus touchés dans l’ensemble des scénarios. Genève et Bâle-Ville pourraient connaître des pertes relatives de main-d’œuvre allant jusqu’à 9%.

Certains secteurs apparaissent également beaucoup plus vulnérables. Manuel Buchmann souligne que les pénuries deviendraient particulièrement fortes dans les métiers où le travail humain ne peut pas être facilement remplacé par des solutions numériques ou automatisées.

Les soins, la restauration, l’artisanat ou encore la construction sont directement cités parmi les domaines les plus exposés. Ces secteurs connaissent déjà des difficultés de recrutement dans plusieurs régions du pays.

La question des travailleurs frontaliers reste plus incertaine. Ils n’ont pas été intégrés aux calculs de l’étude. Les chercheurs rappellent qu’une éventuelle remise en cause de la libre circulation avec l’Union européenne pourrait aussi modifier profondément les besoins et les possibilités de recrutement.

Dans ce contexte, le débat sur l’immigration prend une dimension économique de plus en plus sensible pour la Suisse, à mesure que le vieillissement de la population transforme le marché du travail.

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