Les prestataires suisses de séjours linguistiques sont confrontés à un effondrement des réservations vers les États-Unis. La politique américaine en matière de visas, devenue plus rigide depuis 2019, génère une incertitude grandissante parmi les étudiants et leurs familles.
Les nouvelles règles de transparence sur les réseaux sociaux et les soupçons d’anti-américanisme alimentent les inquiétudes. Ce contexte provoque un basculement vers d’autres destinations anglophones, impactant l’un des marchés éducatifs les plus dynamiques de Suisse.
Une réglementation de plus en plus intrusive et dissuasive
Depuis quelques années, les conditions d’entrée pour les séjours prolongés aux États-Unis se sont considérablement complexifiées. En 2019, l’administration américaine avait déjà instauré l’obligation pour les candidats à un visa de fournir des informations relatives à leurs profils de réseaux sociaux. Mais les exigences ont récemment franchi un nouveau seuil. Désormais, tous les comptes doivent être mis en mode « public » au moment de l’entretien à l’ambassade et le rester jusqu’à la restitution du passeport. Cette mesure, combinée à un contrôle renforcé des contenus perçus comme anti-américains, alimente un sentiment d’insécurité administrative.
Claudio Cesarano, directeur général du prestataire zurichois Linguista, témoigne d’un climat de confusion chez ses clients. « Il y a actuellement beaucoup d’incertitude liée à un séjour prolongé aux États-Unis », explique-t-il à Blick. Ses équipes reçoivent quotidiennement des questions du type : « Mes chances de passer la douane diminuent-elles si j’ai partagé une caricature de Donald Trump sur Instagram ? » Cette méfiance s’étend au point que, pour l’année prochaine, Linguista n’a encore enregistré aucune réservation vers les États-Unis, un fait inédit pour une agence active dans ce secteur depuis plusieurs décennies.
Les conséquences économiques ne se sont pas fait attendre. Jusqu’en juin, Linguista n’avait connu qu’un léger recul de 3 %. Depuis, les réservations ont chuté de 23 %, et une baisse de 37 % est anticipée d’ici la fin de l’année. Malgré une croissance de la demande vers l’Australie (+15 %) et la Nouvelle-Zélande (+26 %), la perte du marché américain — historiquement le deuxième plus important après l’Angleterre — ne peut être compensée. Les étudiants suisses, bien que toujours attirés par l’anglais nord-américain, se tournent désormais vers des pays perçus comme plus accueillants et administrativement plus souples.
Un basculement vers des destinations perçues comme plus sûres
La déroute américaine dans le domaine des séjours linguistiques ne concerne pas uniquement les adultes. Le marché des jeunes mineurs, notamment les élèves de moins de 16 ans, s’est aussi effondré. Simon Marcon, fondateur du Studylingua Group à Saint-Gall, a décidé de retirer purement et simplement les séjours encadrés pour les adolescents de son catalogue. Selon lui, la politique migratoire actuelle des États-Unis génère une telle défiance que « les parents du monde entier évitent actuellement d’envoyer leurs enfants aux États-Unis ».
Marcon évoque une baisse globale de près de 20 % sur un an pour les séjours vers les États-Unis. En parallèle, les destinations européennes telles que l’Angleterre, l’Irlande et Malte attirent davantage. Ces pays, en plus d’offrir un accès plus simple, bénéficient d’un regain de popularité grâce à des offres tarifaires compétitives et une stabilité perçue comme rassurante. « Pour 2026, je ne prévois pas encore de redressement », confie Marcon, malgré une légère remontée des demandes ces dernières semaines.
Chez EF Suisse, un autre acteur majeur du secteur, le discours se veut plus mesuré. Simone Moser, directrice adjointe, évoque une demande stable pour les États-Unis, comparable à celle de l’année précédente. Elle reconnaît toutefois « un besoin accru d’informations et de conseils dans la phase de planification ». Les étudiants déjà sur place rapporteraient une expérience globalement positive, malgré les turbulences politiques et administratives.
Le durcissement de la politique américaine se vérifie aussi dans les chiffres officiels. Le Département d’État a annoncé récemment que, depuis l’entrée en fonction de Donald Trump, le nombre de visas étudiants refusés ou révoqués a été multiplié par quatre par rapport à la même période de l’année précédente. Cette évolution, si elle s’inscrit dans une volonté de filtrage accru, a également pour effet d’éloigner une part significative du public cible.
Les prestataires suisses s’adaptent donc à marche forcée, réorientant leur offre vers des marchés plus dynamiques, comme le Canada, l’Australie ou encore la Nouvelle-Zélande. Mais le recul des États-Unis reste un coup dur pour une industrie qui repose sur la confiance, la visibilité et la fluidité administrative.








