Le 8 mars prochain, la Suisse se prononcera sur une question qui touche à la fois à son identité, à son économie et à ses habitudes quotidiennes : l’avenir de l’argent liquide. Alors que les paiements électroniques dominent de plus en plus, une large majorité de la population reste attachée aux billets et aux pièces de monnaie.
Deux textes seront soumis au vote : l’initiative populaire « L’argent liquide, c’est la liberté » et un contre-projet élaboré par le Conseil fédéral. Cette votation, loin d’être purement technique, traduit un dilemme national entre la modernisation des paiements et la préservation d’un symbole de souveraineté et de liberté individuelle.
Deux visions pour préserver le cash : initiative et contre-projet
L’initiative populaire « L’argent liquide, c’est la liberté » a été déposée en février 2023 par le Mouvement suisse pour la liberté, un groupe s’étant fait connaître pour son opposition aux restrictions sanitaires durant la pandémie. Sans le soutien d’aucun parti politique, le comité d’initiative a tout de même recueilli 137 000 signatures, preuve d’un réel attachement des Suisses à leurs billets et à leurs pièces. Le texte vise à ancrer dans la Constitution deux principes : la garantie de la disponibilité de l’argent liquide et l’obligation de soumettre à votation populaire toute décision de remplacement du franc suisse par une autre monnaie.
Le Conseil fédéral, soutenu par le Parlement, propose un contre-projet direct. Celui-ci prévoit d’inscrire dans la Constitution que « la monnaie suisse est le franc » et que « la Banque nationale suisse garantit l’approvisionnement en numéraire ». Selon le gouvernement, cette approche protège aussi efficacement le cash, tout en s’appuyant sur des bases juridiques déjà éprouvées et sur le rôle institutionnel de la BNS.
Mais pour les initiants, ces différences ne sont pas anodines. Richard Koller, chef de file du Mouvement suisse pour la liberté, estime que le contre-projet transfère à tort la responsabilité de l’argent liquide à la Banque nationale au lieu de la Confédération, relate la Tribune de Genève. Il critique également l’emploi du mot numéraire, qu’il juge trop flou. Selon lui, cette terminologie pourrait permettre à l’avenir d’assimiler à tort une monnaie numérique d’État à de l’argent liquide.
Le scrutin du 8 mars s’annonce donc complexe. Les citoyens pourront accepter ou rejeter les deux textes, ou encore se prononcer pour l’un tout en refusant l’autre. Si les deux textes sont acceptés, une question subsidiaire tranchera lequel des deux sera appliqué. Ce type de procédure reste rare en Suisse : la dernière fois qu’elle a été utilisée remonte à 2010, lors du vote sur l’initiative pour le renvoi des criminels étrangers et son contre-projet.
L’argent liquide, un symbole fort dans une société de plus en plus numérique
Derrière ce débat institutionnel se cache un constat clair : les Suisses utilisent de moins en moins l’argent liquide. Selon une étude de la Banque nationale suisse publiée en 2025, les paiements en espèces ne représentent plus que 30 % des transactions, contre plus de 70 % en 2017. Dans les restaurants, magasins ou kiosques, les cartes bancaires dominent désormais : 35 % des paiements s’effectuent avec une carte de débit, 14 % avec une carte de crédit. Surtout, l’application Twint, qui n’existait pas il y a dix ans, séduit aujourd’hui 18 % des utilisateurs.
Cette évolution se traduit par une baisse du nombre de distributeurs automatiques : en octobre 2025, la Suisse comptait 5964 bancomats, contre 7299 en 2019. En parallèle, le nombre de cartes bancaires a atteint un record avec plus de 8,6 millions de cartes de crédit et près de 15 millions de cartes de débit. Chez La Poste, les paiements en espèces représentent à peine 0,7 % des transactions, contre 98,8 % pour les méthodes électroniques.
Pourtant, malgré cette dématérialisation massive, les Suisses restent paradoxalement très attachés au cash. Selon la même étude, 95 % de la population souhaite que l’argent liquide reste disponible. Parmi eux, 68 % affirment vouloir continuer à payer en espèces, tandis que 27 % reconnaissent ne plus en avoir besoin mais tiennent à son maintien. Les plus de 55 ans restent les plus fidèles au cash : un sur deux l’utilise encore régulièrement, contre seulement un sur cinq chez les 15-34 ans.
Cet attachement dépasse la simple question pratique. Pour beaucoup, l’argent liquide incarne la liberté individuelle, la confidentialité et une forme de sécurité face à la numérisation croissante des transactions. Dans un pays où la stabilité économique et la souveraineté monétaire sont des valeurs centrales, la disparition du cash est perçue comme une perte symbolique.
Mais pour d’autres, la votation du 8 mars n’est qu’un débat de principe. Selon plusieurs économistes, la Banque nationale garantit déjà la disponibilité des billets et pièces, et une interdiction du cash paraît improbable. Néanmoins, la votation traduit un besoin collectif de réaffirmer le rôle du franc suisse physique dans un monde où la monnaie tend à devenir purement digitale.








