L’acquisition par la Suisse de 36 avions de combat F-35A, annoncée comme une avancée stratégique, est aujourd’hui au cœur d’un débat national. Une promesse de coût fixe s’est transformée en contentieux budgétaire, alimentant les critiques contre le gouvernement fédéral et déclenchant une enquête parlementaire.
Cet achat militaire, décidé en 2021 pour un montant initial de 6 milliards de francs suisses, devait garantir la modernisation de la défense aérienne du pays. Or, des hausses de coûts imprévues, une transparence contestée et des choix techniques remis en question mettent en lumière de possibles manquements institutionnels et relancent la question de la souveraineté militaire.
Un prix soi-disant « fixe » désormais contesté
L’un des principaux arguments avancés par Viola Amherd, alors cheffe du Département fédéral de la défense, était que l’acquisition des 36 F-35A se ferait à prix fixe, inférieur de 2 milliards à l’offre suivante. Cette affirmation a été rapidement remise en question.
Selon opex360, le Contrôle fédéral des finances a souligné dans un rapport que la notion de prix fixe dans la « lettre d’offre et d’acceptation » n’était pas clairement définie. De plus, la télévision publique SRF a révélé que les États-Unis demandent désormais un supplément estimé à au moins 1,3 milliard de francs suisses, invoquant l’inflation. Martin Pfister, successeur d’Amherd au DDPS, a admis la réalité de cette augmentation, écartant cependant toute rupture de contrat.
Le parlementaire socialiste Pierre-Alain Fridez, auteur en 2022 d’un livre critique sur le sujet, estimait dès l’origine que les prix devaient évoluer avec les coûts de production et les hausses des matières premières. Il jugeait déjà incohérent de parler de prix fixe dans un cadre aussi fluctuant. Dans un entretien rapporté par Watson, il précisait que l’argument d’une réduction de 20 % des heures de vol nécessaires avait artificiellement fait baisser le coût comparatif du F-35.
Une enquête parlementaire pour examiner les conditions de la commande
Le 1ᵉʳ juillet, la commission de gestion du Conseil national a officiellement ouvert une enquête sur les conditions d’achat des F-35. Selon le média helvétique, cette commission souhaite examiner les expertises relatives au prix, les informations transmises au Parlement et au public, ainsi que les recommandations critiques émises par le Contrôle fédéral des finances.
Elle entend également clarifier la manière dont les services du DDPS ont traité ces informations techniques et budgétaires. Cette démarche parlementaire intervient après plusieurs mois de controverse, où des députés ont évoqué une possible tromperie ou manipulation des critères de sélection.
Blick rapporte par ailleurs que les jets seront livrés sans leurs missiles principaux, les AIM-120 AMRAAM. Chaque appareil ne serait livré qu’avec un seul missile Sidewinder, le reste des équipements devant faire l’objet d’une commande distincte. Ce point renforce les interrogations sur la transparence de l’offre initiale et sur la complétude opérationnelle des appareils au moment de leur livraison.
Des répercussions diplomatiques et une moquerie assumée à Paris
Alors que le débat enfle à Berne, la question des F-35 s’est invitée jusqu’à Paris. Le 1er juillet, Karin Keller-Sutter a rencontré Emmanuel Macron à l’Élysée. Cette visite intervient dans un climat tendu, marqué par les critiques françaises vis-à-vis du choix suisse d’écarter le Rafale de Dassault Aviation au profit de Lockheed Martin.
Le quotidien suisse indique que certains diplomates et analystes français n’ont pas caché leur satisfaction à voir la Suisse confrontée à des hausses de prix. Un ancien ambassadeur français a parlé de « racket » de la part de Washington, tandis que le chercheur Bruno Tertrais a dénoncé une « escroquerie » dans un commentaire sur les réseaux sociaux.
La décision du Portugal de renoncer aux F-35 pour préserver sa souveraineté opérationnelle a été citée comme exemple par les industriels français. Ceux-ci estiment que les risques liés à une dépendance technologique aux États-Unis doivent inciter à des choix européens. En Suisse, cette critique extérieure donne un relief nouveau à la contestation interne et pose la question des choix stratégiques à long terme du pays en matière de défense.








