L’industrie horlogère suisse traverse une période d’incertitude à haute tension. Depuis août, les États-Unis ont instauré un droit de douane de 39 % sur les montres importées de Suisse, menaçant directement la rentabilité du secteur.
Les marques, confrontées à cette mesure soudaine, ont misé sur un gonflement stratégique des stocks pour amortir le choc. Tandis que les négociations diplomatiques se poursuivent, les acteurs du secteur oscillent entre patience et inquiétude.
Une industrie frappée de plein fouet par une taxe inattendue
L’instauration d’un droit de douane de 39 % sur les montres suisses par la Maison Blanche constitue un tournant pour un secteur qui reposait largement sur les exportations vers les États-Unis. Cette taxe est d’autant plus problématique que le label « Made in Switzerland » impose une production nationale, rendant impossible tout contournement industriel. En 2024, les États-Unis représentaient près de 17 % des exportations horlogères suisses, consolidant leur place de premier marché extérieur pour cette industrie emblématique.
Face à cette mesure, les maisons horlogères ont massivement expédié leurs produits vers les États-Unis avant l’entrée en vigueur de la taxe. Selon les données de la Fédération de l’industrie horlogère suisse, les exportations ont connu un bond exceptionnel de 149,2 % en avril et de 45 % en juillet. Cette anticipation logistique permet aujourd’hui de maintenir la présence commerciale sur le sol américain sans supporter immédiatement le coût des nouveaux droits de douane. Florent Perrichon, directeur général de Laurent Ferrier, souligne qu’« actuellement, personne n’envoie plus rien aux États-Unis », dans l’attente de voir comment la situation évoluera, relate 20min.
D’autres acteurs, comme Elie Bernheim de Raymond Weil, insistent sur la prudence nécessaire avant de prendre des décisions structurelles : « Un rétropédalage est encore possible », note-t-il, préférant ne pas engager de changements irréversibles tant que le contexte reste incertain. Il confie même n’avoir « jamais eu un tel stock aux États-Unis », illustrant le niveau d’anticipation mis en place.
Du côté des grandes maisons, la stratégie varie. Swatch a choisi de réagir de manière provocatrice avec le lancement d’une édition limitée évoquant directement les 39 % de droits de douane. Son cadran affiche les chiffres 3 et 9 inversés, et la marque a annoncé qu’elle cesserait la production dès que les États-Unis modifieraient leur politique tarifaire à l’égard de la Suisse.
Un dialogue diplomatique actif mais sans garantie de succès
Sur le plan politique, la Suisse tente d’amorcer un rééquilibrage en négociant directement avec Washington. Guy Parmelin, ministre de l’Économie, s’est rendu à Washington pour soumettre une nouvelle proposition, évoquant des discussions « constructives ». Néanmoins, aucun détail précis ni échéance n’a été communiqué, entretenant une incertitude persistante sur l’issue des pourparlers.
Certaines scènes symboliques ont suscité l’intérêt des observateurs. La présence remarquée de Donald Trump dans la loge de Rolex lors de la finale de l’US Open a alimenté des spéculations dans la presse suisse sur d’éventuels échanges avec les représentants de la marque. Officiellement, aucun élément ne confirme que des discussions économiques aient eu lieu à cette occasion, mais cette proximité visuelle entre figures politiques et marques suisses emblématiques est venue nourrir les attentes.
Sur la chaîne CNBC, Howard Lutnick, secrétaire américain au Commerce, a évoqué un accord en cours avec Taïwan, tout en mentionnant « probablement » la Suisse. Il a précisé que les choses « se règleront avec le temps », une formule vague qui ne permet pas de trancher sur une issue favorable ou défavorable. Jon Cox, analyste chez Kepler Cheuvreux, estime de son côté qu’un allègement reste possible, mais doute que la Suisse obtienne un alignement sur le taux de 15 % appliqué à l’Union européenne et au Japon. Il prévient que le secteur helvétique risque de rester confronté à un « désavantage compétitif » durable.
Johann Rupert, président du groupe Richemont (Cartier, Piaget, IWC, Jaeger-LeCoultre), s’est lui aussi exprimé dans l’espoir d’un compromis à court ou moyen terme. L’enjeu dépasse le simple ajustement fiscal : il s’agit d’assurer la continuité d’un modèle économique basé sur l’excellence manufacturière suisse, dans un environnement commercial international de plus en plus volatil.








