Explosion des dépenses de santé : la Suisse prête à rompre avec les médecins libéraux ?

La proposition de salarier les médecins cristallise les tensions entre deux visions du soin : la liberté entrepreneuriale et la régulation publique.

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Santé
Explosion des dépenses de santé : la Suisse prête à rompre avec les médecins libéraux ? : Crédit : Canva | Econostrum.info - Suisse

Les dépenses de santé en Suisse atteindront près de 100 milliards de francs en 2025, un seuil symbolique qui cristallise les inquiétudes. Cette inflation continue pèse de plus en plus lourd sur les assurés, confrontés chaque année à une hausse des primes maladie, estimée à 4 % supplémentaires pour 2026. 

Face à cette dynamique jugée incontrôlable, certains acteurs politiques défendent des réformes radicales, dont l’une des plus débattues est la transformation du modèle de rémunération des médecins. L’émission Temps Présent de la RTS a ainsi mis en lumière trois propositions, dont celle de salarier les médecins.

Le salariat des médecins, une rupture de paradigme soutenue par Mauro Poggia

Le conseiller aux États genevois Mauro Poggia (MCG) estime que le système de facturation à l’acte incite à la multiplication des consultations, contribuant à la dérive des coûts. Dans ses propos relayés par Temps Présent de la RTS, il appelle à « un changement de paradigme », en proposant d’instaurer un salariat pour les médecins, ce qui permettrait, selon lui, une meilleure transparence sur les revenus et limiterait les actes médicaux superflus. L’idée est d’autant plus audacieuse qu’elle remet frontalement en cause le modèle libéral en vigueur.

Poggia ne se contente pas d’une vision théorique. Il évoque un salaire annuel de départ de 250 000 francs, ajusté selon les spécialités et les responsabilités, qui permettrait d’attirer les jeunes praticiens. Ces derniers, affirme-t-il, sont de plus en plus nombreux à exprimer leur lassitude face aux exigences administratives des assurances et à souhaiter un mode d’exercice plus stable, débarrassé de l’obsession de la rentabilité.

Cette orientation rencontre pourtant une opposition ferme dans le milieu médical. Le Dr Alain Vonlaufen, co-président de la Société suisse de gastroentérologie, défend vigoureusement la médecine libérale, à laquelle il est personnellement attaché. Il considère le salariat comme une menace pour la qualité des soins, en arguant que « la médecine étatique n’a pas prouvé son efficacité » et qu’elle pourrait aboutir à une médecine à deux vitesses, comme en témoignerait l’exemple du Québec. Ce modèle, selon lui, présente des risques d’inégalités d’accès et de rigidités structurelles.

Malgré sa réticence, Vonlaufen concède que l’évolution du paysage médical pourrait conduire à la multiplication de centres médicaux employant des médecins salariés, au détriment des cabinets individuels ou en petits groupes. Il plaide néanmoins pour une « évolution, pas une révolution », laissant entendre qu’un changement est possible, mais dans un cadre maîtrisé et non imposé.

Une opacité salariale persistante et une pression croissante sur les professionnels

Un des enjeux de la discussion réside dans la méconnaissance des revenus réels des médecins libéraux. Contrairement aux salariés du secteur hospitalier public, leurs rémunérations ne sont pas publiées, car considérées comme relevant de la sphère privée. L’émission Temps Présent a mené une enquête auprès de huit grands hôpitaux de Suisse romande pour obtenir des données sur les médecins-cadres travaillant à plein temps dans le cadre de l’assurance de base. Résultat : les institutions comme les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et le CHUV de Lausanne ont communiqué uniquement les grilles salariales officielles, indiquant qu’aucun médecin-cadre ne dépasse 300 000 francs par an. Ces montants n’incluent pas les indemnités variables, telles que les astreintes, les gardes ou les week-ends.

Cette absence de visibilité contraste avec le rôle central des médecins dans le système et alimente les interrogations sur la pertinence du modèle actuel de rémunération. Pour Mauro Poggia, instaurer un salaire connu, fixe et évolutif permettrait d’éviter les soupçons d’abus et de restaurer une confiance dans la gestion des soins. En parallèle, la pression tarifaire continue imposée par les caisses maladie devient de plus en plus difficile à supporter pour les praticiens. Dans ce contexte, un statut salarié pourrait, pour certains, représenter une forme de protection et de simplification administrative.

En outre, les transformations envisagées s’inscrivent dans un changement plus global de l’organisation des soins, où l’on voit émerger des modèles collectifs et coordonnés, souvent plus compatibles avec une logique salariale. La disparition progressive des cabinets indépendants pourrait s’accélérer, non pas par décret politique, mais sous l’effet de dynamiques économiques et générationnelles.

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