La Suisse a signé le 29 septembre 2025 une déclaration commune avec les États-Unis portant sur des questions macroéconomiques et de taux de change. Présenté à Berne comme un texte technique confirmant des pratiques existantes, l’accord a suscité peu d’attention au moment de sa publication.
Pourtant, dans un contexte de franc fort et de tensions commerciales, son contenu soulève désormais des interrogations croissantes. Au-delà de la politique monétaire, certains y voient des implications potentielles pour l’économie exportatrice et, indirectement, pour les placements institutionnels comme les caisses de pension.
Un engagement monétaire plus contraignant qu’annoncé
La «déclaration commune sur des questions macroéconomiques et liées aux taux de change» a été signée par le Département fédéral des finances, la Banque nationale suisse (BNS) et le Département du Trésor américain. Le communiqué diffusé en Suisse adoptait un ton sobre, évoquant une confirmation de principes déjà appliqués. Mais une comparaison avec la version originale en anglais met en lumière plusieurs nuances significatives.
Selon une analyse publié par Watson, dans le texte anglais, les interventions sur le marché des changes ne sont admises qu’en cas de conditions jugées «excessively volatile or disorderly», soit «excessivement volatiles ou désordonnées». Autrement dit, la BNS pourrait intervenir pour calmer des turbulences aiguës, mais pas pour affaiblir durablement le franc dans une optique de soutien compétitif. Cette précision n’apparaît pas explicitement dans la communication suisse, qui se limite à rappeler que les deux pays n’utiliseront pas les taux de change pour obtenir un avantage concurrentiel déloyal.
L’accord prévoit également des obligations de transparence détaillées. La Suisse s’engage à publier trimestriellement les données relatives aux interventions sur le marché des changes et à communiquer chaque mois la composition de ses réserves, selon les standards du Fonds monétaire international (FMI). Ces exigences permettent aux autorités américaines de suivre étroitement toute action susceptible d’influencer le cours du franc.
Un autre point concerne les entités publiques suisses. Le texte anglais mentionne explicitement que des institutions telles que les caisses de pension ne doivent pas non plus cibler le taux de change à des fins concurrentielles. Même si, en pratique, ces acteurs n’ont pas pour mandat d’orienter la politique monétaire, cette inclusion témoigne d’une vigilance particulière des États-Unis à l’égard de l’ensemble du secteur public helvétique.
Le caractère asymétrique de l’engagement retient aussi l’attention. La BNS prend formellement l’engagement de ne pas cibler les taux de change à des fins concurrentielles («will not target exchange rates for competitive purposes»). En face, les États-Unis se bornent à confirmer leur pratique au sein du G7, sans que la Réserve fédérale américaine (Fed) ne soit partie signataire. La portée juridique reste incertaine: le communiqué suisse précise que la déclaration n’est pas juridiquement contraignante, mention absente du document signé. Même sans force obligatoire stricte, un tel texte possède un poids politique évident.
Entre guerre commerciale et précédent historique
Le moment de la signature, au plus fort des tensions douanières, nourrit les spéculations. À Berne, les autorités assurent qu’il n’existe aucun lien direct avec le conflit commercial. Elles estiment également avoir obtenu la reconnaissance du droit d’intervenir en cas de fortes turbulences, ce qui constitue, à leurs yeux, un point positif.
L’initiative serait venue de Washington. Pour le président Donald Trump et son secrétaire au Trésor Scott Bessent, la politique de change représente un levier stratégique dans la gestion du déficit commercial américain. Un dollar plus faible est perçu comme un instrument pour stimuler les exportations et limiter les importations. Dans ce contexte, la surveillance des partenaires affichant des excédents commerciaux élevés s’est intensifiée.
La Suisse connaît déjà ce type de pression. En 2016, sous la présidence de Barack Obama, elle avait été inscrite sur une liste de surveillance en tant que possible manipulatrice de devise. Après l’abandon du taux plancher face à l’euro en janvier 2015, la BNS était intervenue massivement sur le marché des changes. En décembre 2020, sous Donald Trump, le Département du Trésor américain avait officiellement classé la Suisse comme manipulatrice de devise, invoquant l’ampleur de son excédent commercial et des interventions unilatérales.
La déclaration de septembre 2025 semble écarter, pour l’heure, le risque d’un tel classement. Mais le coût potentiel est débattu. Si la BNS limite ses interventions à des situations jugées «excessivement volatiles ou désordonnées», sa capacité à freiner une appréciation durable du franc pourrait être réduite. Un franc fort pèse sur les marges des entreprises exportatrices et sur certains secteurs sensibles aux variations de change.
Les interrogations portent également sur les effets indirects. Une monnaie durablement forte influence la rentabilité des entreprises suisses actives à l’international et, par ricochet, les performances des placements institutionnels, y compris ceux des caisses de pension. Même si l’accord ne modifie pas formellement leur mandat, l’environnement monétaire qu’il contribue à façonner peut avoir des répercussions sur les rendements à long terme.
La déclaration commune apparaît ainsi comme un signal politique fort dans un contexte dominé par la loi du rapport de force. Officiellement non contraignante, elle engage néanmoins la crédibilité de la Suisse face à Washington. Entre volonté d’éviter une double pression sur les droits de douane et sur la monnaie, et nécessité de préserver la marge de manœuvre de la BNS, l’équilibre reste délicat.








