La durée des mandats des dirigeants d’entreprises en Suisse a considérablement diminué au cours des cent dernières années. Une étude de l’Université de Lausanne (UNIL) met en lumière cette évolution, révélant que le temps passé en fonction par les PDG et présidents de conseil d’administration a été réduit de moitié.
L’analyse, portant sur 110 des plus grandes entreprises suisses et près de 1400 mandats, montre que cette réduction de la durée des mandats modifie profondément la structure et la gestion des entreprises. Alors que la pression sur les dirigeants n’a cessé de croître, cette évolution pose des questions sur la stabilité et l’impact à long terme des décisions prises par ces dirigeants.
Une volatilité accrue et des stratégies à court terme
Félix Bühlmann, professeur à l’Institut des sciences sociales de l’UNIL, souligne dans l’étude que cette réduction des mandats a un impact majeur sur la manière dont les entreprises sont dirigées. Selon lui, les dirigeants d’aujourd’hui ont moins de pouvoir à long terme sur leur entreprise, ce qui crée une instabilité dans la direction stratégique. « La volatilité des mandats conduit à une plus grande incertitude », explique-t-il. En effet, les changements plus fréquents dans les directions peuvent rendre les entreprises vulnérables, particulièrement face aux défis du marché. Les dirigeants sont souvent contraints de prendre des décisions à court terme, cherchant à répondre immédiatement aux attentes des actionnaires et à maintenir la rentabilité, au détriment d’une vision à long terme.
Cette tendance vers des mandats plus courts renforce la pression sur les dirigeants, qui doivent désormais prouver leur efficacité sur des périodes de plus en plus réduites. L’étude souligne également que ce phénomène de volatilité s’accompagne d’un affaiblissement du pouvoir des dirigeants, réduisant ainsi leur capacité à imprimer une direction durable à l’entreprise.
L’internationalisation et la pression sur les résultats
Une autre explication avancée par Didier Cossin, fondateur du centre de gouvernance de l’IMD, réside dans l’internationalisation des profils de dirigeants. Selon lui, 60 % des PDG dans les grandes entreprises sont désormais des étrangers, rapporte la RTS. Ces dirigeants, souvent qualifiés de « mercenaires », sont appelés à rejoindre de plus grandes sociétés dans leur pays d’origine, ce qui accélère les rotations dans les postes de direction. Cette mobilité accrue des dirigeants est alimentée par la mondialisation et la forte concurrence entre les entreprises, qui cherchent à attirer les talents les plus performants, mais dans des périodes de plus en plus courtes.
Cossin remarque que ce phénomène est lié à la pression constante sur les résultats des entreprises. Les dirigeants doivent répondre à des exigences toujours plus élevées en matière de performance, ce qui laisse peu de place pour une gestion sur le long terme. Il met en perspective cette évolution en rappelant que la durée de vie d’une entreprise cotée en bourse aux États-Unis est passée de 68 ans à 17 ans au cours du dernier siècle, illustrant la rapidité avec laquelle les entreprises peuvent disparaître dans un environnement de plus en plus compétitif.
Les groupes familiaux : une exception à la règle
En dépit de cette tendance générale, les groupes familiaux en Suisse représentent une exception notable. Ces entreprises, qui constituent environ 30 % de l’économie suisse, affichent des mandats de dirigeants plus longs et une plus grande stabilité. André Kudelski, à la tête du Groupe Kudelski, souligne l’importance de l’ancrage familial pour assurer une gestion à long terme. « L’avantage de l’ancrage familial, c’est que nous ne regardons pas uniquement les conséquences immédiates, mais que nous pensons à long terme, sur 10, 20 ans », explique-t-il.
Cette stabilité permet aux entreprises familiales de résister aux turbulences économiques et de maintenir une vision stratégique cohérente au fil des années. Alors que de nombreuses entreprises cotées en bourse subissent les effets de mandats raccourcis et de rotations fréquentes de dirigeants, les groupes familiaux sont souvent mieux équipés pour traverser les crises et maintenir une orientation stable.








