Les taux d’intérêt négatifs font leur réapparition en Suisse, suscitant des réactions dans le secteur de la prévoyance. Plusieurs banques, dont UBS et des établissements cantonaux, ont commencé à prélever des frais sur les dépôts importants.
Si les particuliers restent pour l’instant épargnés, les caisses de pension se trouvent en première ligne de ce nouveau contexte. Cette pression financière croissante menace directement la rentabilité des avoirs de prévoyance vieillesse et questionne la stabilité à long terme des retraites.
Des taux négatifs appliqués malgré une politique monétaire encore positive
Depuis début 2025, plusieurs grandes banques suisses, telles qu’UBS, la Banque cantonale de Zurich et plus récemment la Banque cantonale vaudoise, ont instauré des prélèvements sur les dépôts importants. Les frais atteignent 0,2 % chez UBS et 0,25 % à la Banque cantonale de Zurich, visant principalement les clients institutionnels, en particulier les caisses de pension. Ces dernières sont contraintes de conserver des liquidités sur des comptes bancaires, et voient désormais ces montants ponctionnés, réduisant mécaniquement leur rendement global.
Cette situation semble paradoxale au regard de la politique monétaire actuelle : la Banque nationale suisse (BNS) n’a pas encore officiellement abaissé son taux directeur en territoire négatif. Pourtant, comme l’explique Jérôme Schupp, responsable des investissements chez Prime Partners à Genève, « si on prend les taux de la Confédération jusqu’à cinq ans, les taux sont négatifs ». Cela signifie que l’achat de telles obligations revient à consentir un prêt sans intérêt à l’État suisse, indique RTS.ch. Les banques se réfèrent à ces taux de marché pour ajuster leurs propres conditions, entraînant des effets concrets pour les institutions de prévoyance.
Ce mécanisme de référence basé sur les obligations d’État explique en partie pourquoi les banques suisses anticipent une évolution des marchés avant même une décision formelle de la BNS. Pour les caisses de pension, cette situation est d’autant plus contraignante qu’elles doivent respecter des normes strictes d’allocation d’actifs, incluant une proportion minimale d’obligations en francs suisses, souvent peu rémunératrices. La double peine est donc bien réelle : ponction sur les liquidités d’une part, faibles rendements obligataires de l’autre.
Des contraintes réglementaires à une réallocation vers l’immobilier
La réglementation impose aux caisses de pension une gestion prudente et diversifiée de leurs portefeuilles. Elles doivent composer avec des ratios définis entre actions, obligations et autres classes d’actifs. Or, dans un contexte de taux négatifs, la partie « obligataire » du portefeuille devient structurellement moins performante, voire déficitaire après prélèvements. Comme le souligne à nouveau Jérôme Schupp, « les caisses ne peuvent pas faire ce qu’elles veulent. Une partie du gâteau d’investissement va rapporter très peu ».
Pour tenter de préserver leur capacité à générer des revenus, de nombreuses caisses se tournent vers l’immobilier, qui reste l’un des rares segments offrant des rendements positifs et relativement stables. Cet engouement s’explique par la solidité du marché immobilier suisse et la capacité de ce secteur à offrir des flux réguliers de revenus, utiles au financement des rentes. Cette tendance est visible depuis plusieurs années mais s’accélère avec la dégradation des conditions de marché obligataire.
Toutefois, cette stratégie n’est pas sans risque. L’immobilier, bien qu’attractif, est un actif peu liquide. En cas de retournement du marché ou de besoin rapide de désinvestissement, les caisses pourraient se retrouver exposées à des pertes ou à une incapacité à réaliser les montants requis. De plus, la concentration croissante des investissements sur ce secteur pourrait créer des déséquilibres à moyen terme, tant au niveau des performances que de la résilience face à d’éventuelles fluctuations des prix.
Sur le long terme, ces dynamiques pourraient compromettre la stabilité du niveau des rentes, dont le financement repose directement sur les performances des placements. Si les revenus issus de l’immobilier ne suffisent pas à compenser les pertes ou les frais liés aux taux négatifs, les caisses de pension devront envisager soit une réduction des prestations, soit une augmentation des cotisations, deux scénarios délicats dans le contexte politique et social actuel.








