De plus en plus de cantons veulent supprimer l’enseignement du français

Les réformes proposées dans plusieurs cantons alémaniques concernant l’enseignement du français à l’école primaire risquent d’aggraver la fracture linguistique entre la Suisse romande et alémanique.

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Le Français dans les écoles suisses
De plus en plus de cantons veulent supprimer l'enseignement du français à l'école primaire : Crédit : Canva | Econostrum.info - Suisse

L’enseignement des langues en Suisse est aujourd’hui en pleine remise en question. Depuis plusieurs années, les cantons alémaniques cherchent à repenser leur approche de l’apprentissage du français, et une tendance forte se dessine : de plus en plus d’entre eux souhaitent réduire, voire supprimer, les cours de français dans les écoles primaires. 

Ces décisions sont prises dans un contexte de surcharge scolaire et de pressions politiques, le tout alimenté par des débats sur l’efficacité du modèle actuel. Le Röstigraben, cet axe de division symbolique entre la Suisse alémanique et romande, semble plus que jamais influencer les choix éducatifs dans le pays.

Une surcharge scolaire et une priorité à l’anglais

En Suisse alémanique, l’apprentissage des langues étrangères commence dès l’école primaire. Les élèves commencent à apprendre une première langue étrangère dès la 3e année, suivie d’une seconde à partir de la 5e année. Le problème souligné par de nombreux enseignants, dont Patrick Keller, président de l’association cantonale des enseignants de Saint-Gall, est que cette organisation engendre une surcharge importante pour les élèves. Selon lui, les enfants sont confrontés à un emploi du temps très dense, et l’ajout de plusieurs langues étrangères complique encore davantage leur parcours scolaire, relate Blick.

L’anglais, considéré comme une langue primordiale pour l’avenir professionnel des élèves, occupe souvent une place centrale dans les écoles suisses-alémaniques. Le français, pourtant langue nationale, se retrouve relégué au second plan. De nombreux enseignants déplorent que les élèves, déjà sous pression avec l’anglais, aient du mal à se concentrer sur une deuxième langue étrangère. Patrick Keller, enseignant en collège, reconnaît que pour beaucoup d’élèves, le français devient un véritable obstacle, et qu’il n’est pas rare que certains peinent à gérer l’ensemble des matières.

Face à ces constats, plusieurs cantons, comme Appenzell Rhodes-Extérieures, ont déjà décidé de supprimer l’enseignement du français dès l’école primaire, à compter du mois de mars 2025. Ce choix est loin d’être isolé, car plusieurs autres cantons – Thurgovie, Schwytz, Berne, Argovie, Lucerne et Saint-Gall – envisagent également de modifier leur programme scolaire pour alléger l’enseignement des langues étrangères, en particulier le français.

Un débat politique et des tensions sur l’équilibre linguistique

Les décisions récentes concernant l’enseignement de la langue française ne se limitent pas à des considérations pédagogiques. Les politiques, notamment le Parti libéral-radical (PLR), plaident également pour une révision en profondeur de l’apprentissage des langues dans le système scolaire. Leur position est claire : aucune langue étrangère ne devrait être enseignée au niveau primaire. Le PLR suggère que les élèves devraient d’abord maîtriser correctement leur première langue nationale avant de se lancer dans l’apprentissage d’une autre. Cela remet en question le modèle défini par le concordat Harmos en 2007, qui prévoyait l’enseignement de deux langues étrangères dès le primaire dans tous les cantons, avec une langue nationale et l’anglais.

Le concordat Harmos, qui a permis d’uniformiser la scolarité obligatoire dans toute la Suisse, est aujourd’hui sous pression. Selon certains observateurs, l’idée de dispenser le français au niveau primaire a été mal comprise et n’est plus adaptée à la réalité scolaire actuelle. Les autorités cantonales, notamment celles de Saint-Gall, proposent plusieurs solutions : déplacer l’enseignement du français au niveau supérieur ou en faire une matière optionnelle pour les élèves plus performants. Patrick Keller insiste néanmoins sur le fait qu’il ne faut pas supprimer totalement le français, mais plutôt en adapter l’enseignement afin de préserver l’équilibre linguistique du pays.

Pourtant, cette remise en question de l’enseignement du français a des répercussions bien au-delà des préoccupations pédagogiques. Quatre organisations importantes – le Forum pour le bilinguisme, le Forum Helveticum, Helvetia Latina et Coscienza Svizzera – ont publié une prise de position commune, mettant en garde contre ce qu’elles considèrent comme une menace pour l’équilibre linguistique et la stabilité de l’État fédéral. Selon ces organisations, la remise en question répétée de l’enseignement du français par les cantons germanophones affaiblit la cohésion nationale. Le français, soulignent-elles, est une composante essentielle de l’identité suisse et de la solidarité entre les régions du pays.

Les tensions autour de l’enseignement du français ne sont donc pas uniquement une question éducative, mais un véritable enjeu politique et social. À mesure que la division entre les cantons romands et alémaniques semble se renforcer, le débat sur l’avenir de l’enseignement des langues en Suisse devient plus crucial que jamais.

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