La chasse au blanchiment d’argent est lancée en Suisse et même les innocents risquent de voir leurs comptes fermés

La Suisse fait face à une multiplication des signalements pour blanchiment d’argent, mais l’efficacité de ces mesures soulève des interrogations.

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Blanchiment d'argent : franc suisse
La chasse au blanchiment d'argent est lancée en Suisse et même les innocents risquent de voir leurs comptes fermés : Crédit : Canva | Econostrum.info - Suisse

La Suisse, confrontée à des pressions réglementaires croissantes, a durci sa politique de lutte contre le blanchiment d’argent. En deux ans, les signalements de transactions suspectes ont doublé, illustrant une vigilance renforcée dans le secteur bancaire. 

Cette rigueur touche désormais aussi les clients sans antécédents criminels, exposés à la fermeture de leur compte sans justification. L’approche systématique adoptée par les banques interroge sur la protection des droits des clients face à des pratiques devenues mécaniques.

Un doublement des signalements qui pénalise aussi les clients irréprochables

En 2024, les banques suisses ont adressé 15 141 signalements au Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent (MROS), contre 7 639 en 2022, a relaté 20min.ch. Cette hausse spectaculaire s’explique par une évolution stratégique du secteur financier, qui adopte une posture préventive poussée à l’extrême. Sous la pression des régulateurs et des auditeurs externes, les établissements préfèrent signaler par excès que de manquer un cas problématique. Cette politique de précaution entraîne un effet secondaire lourd : les clients, même innocents, se retrouvent visés.

Des collaborateurs de banque, sous anonymat, expliquent que le bénéfice du doute ne va plus au client. Désormais, dès qu’une opération semble inhabituelle — comme un gros versement en espèces ou un transfert impliquant un pays à risque —, les banques déclenchent une alerte. Ces critères, appliqués uniformément, visent à protéger les institutions d’éventuelles sanctions, mais compromettent le lien de confiance avec les clients. Luca Bonato, expert chez PwC Suisse, observe ce changement de cap, notant qu’auparavant les banques privilégiaient la discrétion et la protection de leur clientèle.

Cette stratégie engendre des pratiques contestées. De nombreuses banques, une fois un client signalé au MROS, ferment le compte sans fournir d’explication, ce que la loi ne les oblige pas à faire. Cette opacité alimente un sentiment d’injustice, et l’insécurité juridique s’installe chez des clients qui peinent à comprendre les raisons d’une décision aussi radicale.

Des résultats modestes face à une politique généralisée

Malgré l’ampleur des signalements, très peu débouchent sur des poursuites pénales. En 2024, sur les 15 141 dossiers reçus, seuls 866 ont été transmis aux autorités judiciaires. Plus révélateur encore, le Ministère public de la Confédération, chargé des cas les plus graves, n’a reçu que 109 dossiers et ouvert 75 procédures. Ce faible taux de poursuites met en évidence un écart important entre la suspicion initiale et les faits établis, soulevant une interrogation centrale : la chasse au blanchiment atteint-elle réellement sa cible ?

Ce décalage entre les intentions et les effets alimente une critique croissante : la politique actuelle frappe indistinctement, sans tenir compte de la réalité juridique des clients. Les outils utilisés par les banques, bien qu’utiles pour détecter des flux inhabituels, manquent parfois de nuance. Une opération isolée ou un comportement atypique peut suffire à entraîner un signalement, voire une rupture unilatérale de la relation bancaire. Dans ce contexte, le traitement automatisé des risques finit par fragiliser des profils totalement légitimes.

L’approche actuelle soulève donc des doutes quant à son efficacité réelle. Si la volonté d’éradiquer le blanchiment d’argent est partagée, la méthode interroge. En cherchant à éviter tout risque de sanction, les banques sacrifient parfois la relation client sur l’autel de la conformité. Cette politique, largement adoptée dans le secteur, finit par transformer des précautions légitimes en procédure systématique, avec des effets secondaires importants sur des milliers de clients.

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