Pour lutter contre le trafic de drogue, Gérald Darmanin avance l’idée de supprimer l’argent liquide, une proposition choc dont la faisabilité juridique, sociale et économique reste largement incertaine.
Auditionné le 22 mai devant une commission d’enquête sénatoriale sur la délinquance financière, le ministre de l’Intérieur a estimé que la fin des paiements en espèces permettrait de compliquer la vie des réseaux criminels. Selon lui, une part importante de la fraude et de la délinquance repose sur l’utilisation d’argent liquide, difficile à tracer.
Gérald Darmanin a reconnu sur RTL que cette mesure ne mettrait pas un terme aux trafics, mais qu’elle rendrait leur gestion plus complexe en rendant les flux financiers plus contrôlables, comme c’est déjà le cas avec certains cryptoactifs. Il a toutefois admis que cette idée ne pourrait pas être appliquée à court terme et nécessiterait un large débat public.
Un attachement profond des Français à l’argent liquide
En dépit de l’essor des paiements numériques, l’argent liquide reste très utilisé en France. En 2024, selon la Banque de France, 43 % des paiements aux points de vente étaient encore effectués en espèces. Le billet de banque reste privilégié pour les petites transactions, en particulier dans les commerces de proximité.
D’après une enquête Ifop pour la Monnaie de Paris, 80 % des Français déclarent être très attachés aux espèces, qu’ils perçoivent comme un vecteur de liberté individuelle, de confidentialité, et un outil de lien social. Le liquide est aussi considéré comme une valeur refuge en période de crise ou de défiance envers le système bancaire.
Des obstacles juridiques majeurs
Au-delà des enjeux sociétaux, la suppression de l’argent liquide se heurte à une contrainte de taille : le principe de « cours légal » des billets et pièces en euros. Ce statut est défini par le règlement européen 974/98, qui impose leur acceptation par les créanciers dans tous les États membres.
En France, refuser un paiement en espèces constitue une infraction, passible d’une amende forfaitaire de 150 euros. La Banque de France veille au respect de cette règle. Envisager l’abandon du liquide nécessiterait une révision de la réglementation européenne, une perspective juridiquement lourde et politiquement sensible.
Une mesure irréaliste à ce stade
Si la proposition de Gérald Darmanin a le mérite de poser la question de la traçabilité des flux financiers dans les trafics, elle apparaît aujourd’hui peu réaliste. Elle soulève des résistances culturelles fortes, des risques d’exclusion pour les populations non bancarisées ou éloignées du numérique, et une incompatibilité avec le droit européen.
Dans les faits, plutôt qu’une suppression pure et simple, les politiques publiques privilégient déjà une réduction progressive des usages du liquide, via le plafonnement des paiements en espèces et la promotion des solutions dématérialisées.








